La Tasse de Thé
mardi 24 janvier 2012

par Noé Monalétès


Dans une vallée retirée d’un pays montagneux vivait un paysan simple et courageux. Ses quelques arpents de bonne terre hérités de ses parents lui apportaient de quoi vivre en toute liberté par son travail de tous les jours. Cette région connaissait de vraies saisons marquées par des hivers rarement très froids même s’ils étaient souvent enneigés. Les printemps doux couvraient les versants de fleurs multicolores et les étés chauds mûrissaient toutes sortes de fruits sauvages tandis que les automnes aux brumes vaporeuses et aux averses fréquentes révélaient les plus lumineux et auspicieux des arcs-en-ciel. Des sommets descendaient à longueur d’année des sources limpides et fraîches aux eaux vives et pures.

Un moine aux tempes blanchies l’avait choisie pour s’y retirer du monde après avoir servi de longues années durant au monastère à l’instruction de jeunes et prometteurs moines à la recherche de la vérité. Nul serviteur ni autre ancien ne partageait sa solitude et nul ainsi ne troublait son immuable et impénétrable contemplation. Notre humble paysan connaissait sa retraite et ne manquait pas à chaque saison propice à quelques récoltes avantageuses de lui rendre visite en lui apportant, pour l’honorer, sac de farine, œufs et motte de beurre frais.

Ainsi en fin de journée, sans s’annoncer pour ne point troubler sa quiétude, il s’approchait jusqu’à le voir, comme à chaque fois, assis imperturbable et silencieux, comme plongé dans une lointaine et longue écoute attentive de la nature pourtant d’un calme impressionnant. Il s’arrêtait alors, ne voulant pas troubler sa tranquillité et n’ayant rien de particulier à lui dire, gravissait un petit talus en contre bas et déposait ces quelques offrandes sur une grosse pierre plate couverte de mousse et de lichens dont la présence est le signe indiscutable d’une pureté de l’air absolue.

Il lui semblait que ces quelques instants très brefs duraient dans son esprit beaucoup plus longtemps. Peut-être restait-il un moment sans s’en rendre compte à partager avec le vieux moine un semblant de recueillement inhabituel pour lui. Il repartait après avoir salué discrètement plusieurs fois avant de se retourner pour reprendre le chemin de la vallée.

Il était très troublé par la sensation qu’il percevait à chacun de ses passages pourtant toujours aussi peu prolongés. Il ne savait comment l’exprimer. En fait, il aurait aimé s’asseoir lui aussi et rester un moment sans faire aucun mouvement ni penser instantanément à ce qu’il allait faire dans l’instant suivant. Au fil des années ses visites se firent plus rapprochées jusqu’au jour où il se surprit à gravir le chemin en pleine après-midi et sans aucun présent à offrir au vieux moine. Arrivé à hauteur de la petite cabane de bois, il ne le vit pas comme les autres fois assis devant le seuil, hésita, prêt à s’en retourner craignant de déranger. Il écouta, n’entendit aucun bruit ; s’avança encore, écouta de nouveau ; s’approcha jusque devant la porte et regarda à l’intérieur.

Le vieux moine était là, silencieux, assis devant une tasse à thé posée sur la table basse de la petite pièce ; en face de lui se trouvait une autre tasse à thé. Il ne pût résister à l’envie d’être quelques instants assis en présence du vieux moine. Il franchit le seuil sans hâte et se plaça simplement devant la tasse qui l’attendait. Le vieux moine se leva sans aucun effort apparent, se dirigea lentement vers le poêle à bois et pris une bouilloire d’eau frémissante qu’il versa dans une petite théière de terre brune après y avoir délicatement déposé les feuilles séchées et roulées d’un théier amené du monastère et planté par ses soins. De belles volutes de vapeur s’élevèrent de la bouilloire et de l’eau claire marquant l’air de cet instant de magie. Le vieux moine s’assit, se pencha doucement comme pour invoquer silencieusement l’esprit du thé et remercier la nature du don merveilleux de ce breuvage envoyé aux hommes par la bonté des dieux.

Après ces quelques minutes du plus parfait silence, il versa le thé à son hôte et emplit sa tasse. Le soleil baissait à l’horizon ; la brume descendait des sommets sur les versants des alentours. Tout était calme et sérénité. Le temps semblait s’être arrêté ; un temps si long s’était écoulé depuis que le vieux moine avait servi le thé ; la nuit emplissait l’espace au-delà des montagnes ; seul un croissant de lune animait le ciel étoilé. Avait-il quitté ce lieu ou commençait-il à l’habiter ?

L’avenir lui montrerait avec sûreté le chemin à suivre puisqu’il savait qu’en ce jour son âme s’était éveillée.

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Noé Monalétès

 

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