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Haïti : une société profondément attachée à ses traditions populaires
dimanche 30 juin 2013

par Marie-Aure


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A en juger par la situation générale de notre pays, on est bien tenté d’admettre que les efforts jusqu’ici déployés pour l’implantation des valeurs de la civilisation occidentale n’ont pas été concluants.

Ce n’est pas - il faut le croire - que les couches sociales haïtiennes soient, plus que d’autres, réfractaires au progrès. Disons plutôt, dès maintenant, que la difficulté semblerait d’ordre pédagogique.

En fait, les strates sociales, les classes sociales, les catégories sociales s’expriment à travers une multiplicité de traditions qui leur paraissent spécifiques. Ces traditions sont, en quelque sorte, le fruit d’une réserve de connaissances transmises dont le secret se perd dans la nuit des temps. Elles sont souvent la source des structures et de la discipline indispensables à toute société. On y voit à la fois la justification et le résultat d’une manière d’être collective et peut-être d’une attitude caractéristique de l’âme d’un peuple.

Il doit être bien compris que la référence aux traditions, qu’elles soient traditions populaires ou non, ne comporte aucune nuance péjorative. Il est, au contraire, admis que la culture authentique des peuples se définit par ses traditions, au point que les pressions qui peuvent s’exercer sur elles de l’extérieur, aux dépens de leur profonde substance, sont susceptibles d’entraîner des déséquilibres sociaux fâcheux et durables, et même une véritable aliénation culturelle. Aussi toute œuvre éducative valable, sur quelque plan qu’elle s’exerce, doit être, avant tout, d’assumer l’essence des traditions populaires.

Dans notre société, comme dans toute autre d’ailleurs, les traditions se caractérisent par une extrême diversité. Les classes sociales ont, chacune, leurs traditions propres. Ainsi on parle souvent des traditions « aristocratiques », des traditions bourgeoises, dans le sens qu’elles s’attachent aux catégories sociales privilégiées, caractérisées par ce que M. Roger Bastide [1] appelle « la mobilité ascendante » ou une certaine perméabilité aux traditions occidentales : ce qui porte plus d’un à reconnaître en cela un refus de leur identité essentielle. A la faveur de ce constat, Price-Mars a critiqué le bovarysme des élites haïtiennes rendues responsables des calamités qui ont amené l’occupation d’Haïti par les marines de l’oncle Sam. « Nous avons autre chose à faire que nous cramponner comme des naufragés au roc des bovarysmes pour nous croire autres que nous sommes. »

Ce sens de l’altérité explique bon nombre de nos traditions politiques qui projettent les masses haïtiennes au-devant de la scène. Sans vouloir remonter à la période de formation de la société haïtienne au cours de laquelle s’opposaient, dans une coexistence tumultueuse, la classe des blancs, celle des affranchis ou « sang-mêlé » et la masse servile venue de la lointaine Afrique, ce sera en apparence, sur le fondement de la nuance épidermique que se constitueront les nouvelles classes sociales haïtiennes. Les « hommes clairs », se faisant passer pour « les plus capables » monopoliseront les milieux d’affaires et le pouvoir politique, dans un effort constant pour orienter la société globale dans un sens qui protège la permanence de leurs privilèges. D’où une tradition de turbulences sociales et politiques imputées aux masses populaires, puisque ces commotions ménagent, en toute apparence, leurs intérêts éphémères et que, pour des raisons obscures, ce sont les masses populaires qui font les frais de la violence des rivalités, sous la dictée et au profit des acteurs invisibles.

Ces traditions « aristocratiques », bourgeoises, politiques s’intègrent dans la complexité de la société haïtienne. Nous ne les retiendrons pas d’une façon particulière dans le cadre de cette étude. Notre démarche dépasse les apparences pour tenter d’appréhender la réalité multiple dans son unité et sa vérité profonde.

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Paysans haïtiens

Ayant ainsi survolé le fossé culturel apparent qui sépare l’homme occidentalisé de celui nourri de la sève puissante des traditions populaires, en même temps que cette dialectique implacable qui tient les masses populaires en otage de l’occident chrétien, aussi bien que des préoccupations des élites sociopolitiques, nous garderons en mémoire que la population haïtienne, de son berceau à nos jours, demeure à prédominance paysanne.

Haïti reste donc, en dépit des phénomènes significatifs de migration rurale vers les centres urbains, vers la république de Port-au-Prince ou vers les rives étrangères, notamment les Etats-Unis, le Canada, la France et la République Dominicaine, un pays de tradition agraire fonctionnant suivant le rythme lunaire. La recherche statistique permettra d’établir, d’un côté, la mobilité sociale ascendante des élites et, de l’autre (à cause de leur "ambivalence socialisée" analysée par Herskovits [2]) le conservatisme outrancier du milieu humain, la peur, sinon le refus de déranger les habitudes sociales, les systèmes et les structures implantées depuis l’indépendance politique. C’est de là, peut-être, que vient un profond sentiment d’immobilisme né aussi de la persistance des schémas de comportement global. Plus les choses changent, plus l’immobilisme perdure.

A ce compte, il est intéressant de constater qu’aujourd’hui encore la population haïtienne reste, à 87%, composée de gens de campagne menant une petite vie organisée sur des lopins de terre parcellisés à la limite, grâce à des cultures de subsistance atteignant les flancs de nos montagnes constamment menacés par l’érosion du fait d’un déboisement systématique, voire anarchique. Il se déploie donc en Haïti une véritable culture de masse qui, au-delà des refus, des reniements, des bovarysmes de tous genres, imprègne la société toute entière. Ne pourrait-on pas risquer d’affirmer que la présence paysanne est vivante au sein de toutes les classes sociales, même s’il ne s’y rencontre pas obligatoirement une attache directe avec le monde rural ? Au-delà des clivages sociaux, se découvrent, en n’importe quel point du globe, les traits fondamentaux de notre identité culturelle. Cette constatation devient plus évidente depuis que, sous la poussée de causes multiples, des haïtiens de toutes couches sociales jouissent du privilège de vivre en diaspora et se retrouvent, en un destin commun, sous les feux de l’occident, donc en situation devant le monde blanc.

Ainsi, sans nullement dédaigner aucune des composantes de notre société, il faudra bien insister, dans le cadre de la problématique de l’éducation collective, sur tout un ensemble de traditions populaires qui perpétuent des représentations collectives et assurent, par ce moyen, la continuité culturelle du peuple d’Haïti. L’on se gardera bien de penser que ces traditions populaires ne sont qu’ « un amas poussiéreux de superstitions, d’éléments folkloriques épars, de croyances collectives sans doctrine, de pratiques collectives sans théorie ». N’en déplaise aux tenants de la civilisation de la Science, aux apôtres du modernisme et du rationalisme occidental, les traditions populaires véhiculent des comportements structurés de manière stable ; elles réfèrent à des cultures antérieures aux textes, à des genres de vie aux origines obscures, mais toujours vivaces, liés qu’ils sont aux besoins fondamentaux et aux contraintes de l’évolution humaine. Tant que ce code secret n’aura pas été déchiffré, le succès de l’œuvre éducative ne peut être qu’hypothétique.

En tout cas, la société paysanne demeure la plus représentative de l’âme nationale. C’est elle qui a su, comme le souligne judicieusement Paul Moral dans son étude sur « Le Paysan Haïtien » (p.23) « conserver, dans ses cadres traditionnels, esquissés par la nature et l’histoire, une incontestable originalité ».

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Marie-Aure

 

L’image des paysans haïtiens provient du site http://blog.fdh.org/

La vue aérienne d’Haïti provient du site : http://repeatingislands.com/


[1] Roger Bastide (Nîmes, 1er avril 1898 - Maisons-Laffitte, 10 avril 1974) était sociologue et anthropologue français, spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne.

[2] Melville Jean Herskovits né le 10 septembre 1895 à Bellefontaine (Ohio, États-Unis) - mort le 25 février 1963 à Evanston (Illinois, États-Unis) est un anthropologue américain. Pour en savoir plus : http://www.universalis.fr/encyclopedie/melville-jean-herskovits/

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