Voyage symbolique en compagnie de la cigogne
jeudi 26 avril 2018

par Dazur


Vivant en ville dans cette incarnation, jamais je n’avais pensé m’intéresser un jour à la cigogne rencontrée seulement à l’école dans les livres de fables et associée pour moi à une région où je ne suis jamais allée : l’Alsace.

Mais, depuis plus de 20 ans maintenant, l’un des meubles de mon blason est un vol, et c’est presque naturellement que je suis prédisposé à observer les oiseaux.

La cigogne est un grand oiseau bien identifiable grâce à ses trois couleurs caractéristiques : blanc, noir au bout de ses plumes et rouge pour son bec et ses pattes. Elle peut vivre près de 40 ans.

C’est un oiseau migrateur, qui vient au printemps pour nicher en Europe et passe l’hiver dans des régions de l’hémisphère sud beaucoup plus chaudes.

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Les cigognes ne traversent pas la Méditerranée en son milieu à l’inverse d’autres oiseaux migrateurs, elles privilégient deux passages où l’étendue d’eau est moindre : le détroit de Gibraltar au sud de l’Espagne et le détroit du Bosphore en passant par la Grèce.

Celles qui traversent à Gibraltar passent l’hiver dans l’Afrique sub-saharienne : Mali, Niger, Tchad, Nigeria, Cameroun… Celles qui traversent le Bosphore contournent la Méditerranée et arrivent en Afrique par l’Egypte, occupant tout l’est de ce continent jusqu’à l’Afrique du Sud.

Pour parcourir ces longues distances, la cigogne utilise un talent particulier qui consiste à repérer dans le paysage des colonnes d’air chaud ascendant – appelées thermiques, à étendre leurs ailes au cœur de ces colonnes d’air et à se laisser s’élever en veillant bien à ne pas sortir du thermique. C’est ainsi que l’on peut observer de grands groupes de cigognes monter en spirales ascendantes jusqu’à 1000, 1500 et parfois 2000 mètres d’altitude.

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Là, l’air se rafraichissant ne les porte plus et il leur suffit de reprendre la bonne direction grâce à leur sens aigu de l’orientation et de se laisser planer en pente très douce jusqu’à un prochain thermique, une prochaine colonne d’air chaud ascendant – parcourant ainsi sans fatigue une très longue distance - et ainsi de suite.

C’est parce que ce phénomène de thermiques n’existe pas au-dessus des océans que les cigognes préfèrent les traverser aux détroits, que ce soit à l’aller ou au retour.

Elles nichent donc dans les régions du Nord (pour elles). Leurs nids sont toujours installés en hauteur, réalisés d’un amas solidement arrimé de branchages. En Alsace, mais aussi au Maroc et dans d’autres pays, l’on dit que la maison choisie par un couple de cigognes est ainsi protégée. On va les voir aussi faire leurs nids sur d’autres hauteurs, poteaux, mais aussi clochers et minarets selon les régions du monde où elles s’installent.

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La première fois que j’ai vu des cigognes « en vrai », c’est lorsque j’ai eu le privilège de découvrir la région de l’Alentejo littoral au Portugal.

Assister au vol majestueux de ces grands oiseaux fut un spectacle qui m’impressionna et découvrir leurs nids en bordure du terrain une réelle surprise. J’appris plus tard que cette côte de l’Alentejo littoral est le seul endroit au monde où la cigogne fait son nid dans les falaises de la mer.

Il y avait tant et tant de découvertes et d’émotions lors de ce voyage que la cigogne ne retint pas davantage mon attention. Ce n’est que récemment que je me suis mis à l’écoute des cigognes de l’Alentejo.

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De tous temps, la cigogne a été considérée comme un animal très proche de l’homme, même si elle n’a jamais été domestique. Elle a pratiquement partout et toujours été respectée par l’homme et ce n’est pas un hasard si l’Alsace a longtemps peuplé l’enfance de légendes racontant que la cigogne apportait les bébés aux familles.

Il est particulièrement étonnant également de constater jusqu’à quel point l’Antiquité et le Moyen âge ont projeté sur ce grand oiseau des qualités spécifiquement humaines.

Au IIe siècle, Elien le Sophiste écrit : « Ces oiseaux aiment leur famille. » et mille ans plus tard, saint Isidore de Séville note à son tour : « La tendresse que les cigognes montrent à l’égard de leurs petits est admirable ; elles chauffent le nid avec un tel soin qu’à force d’y rester pour couver elles perdent leurs plumes. »

Porphyre, au IIIe siècle, considère la cigogne comme un attribut d’Héra, épouse de Zeus et protectrice des mères.

Isidore de Séville note encore que : « Tout le temps que les cigognes ont passé à soigner leurs petits, ceux-ci à leur tour le consacrent à nourrir leurs parents. » Et voilà la cigogne symbole de piété filiale. Et c’est sous cet angle qu’elle va figurer aux chapiteaux des églises romanes d’Espagne et dans nombre d’écrits du Moyen-Age.

Symbole de fidélité aussi puisque l’on sait que chaque couple de cigognes revient toujours nicher dans le même nid.

Une autre qualité étonnante est mentionnée par Aristote, mais aussi par Elien et par Pline : la cigogne est capable de se soigner, si elle est blessée. Et c’est dans tous les écrits grâce à l’origan qu’elle va le faire : « Les cigognes (…) quand elles sont blessées, écrasent de l’origan puis en mettent sur la blessure et guérissent. » (Elien)

Et c’est ainsi que la cigogne devint aussi l’attribut de la médecine.

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Dès l’Antiquité, la cigogne est mise en scène dans les fables d’Esope reprises par Phèdre et bien plus tard par Jean de la Fontaine.

Dans le renard et la cigogne, ce dernier invite la cigogne à manger dans une assiette, ce qu’elle ne peut faire. Il s’en amuse. Puis celle-ci cuisine un brouet au délicieux fumet et invite le renard qui se réjouit à l’avance du festin. La cigogne le sert dans un vase à long col et le renard à son tour ne peut manger.

« Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
Attendez-vous à la pareille. »

Telle est la morale de cette fable où la cigogne peut être lue aussi comme faisant œuvre de pédagogie… par l’humour !

Dans le loup et la cigogne, celle-ci grâce à son long bec retire du gosier du loup un petit os qui s’y est fiché et pour toute récompense se fait menacer par le loup.

« Il est dangereux d’assister les méchants » dit la maxime de Phèdre à l’issue de cette histoire.

Mais comment ne pas, nous, mystiques, nous identifier ici à la cigogne qui spontanément rend service ;-)

Notons aussi que ces deux fables sont basées sur le « handicap » que peut constituer le fait de disposer d’un si long bec et que dans les deux cas, ce dernier est présenté comme une simple différence riche de possibilités.

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Découvrant peu à peu la cigogne, celle-ci commence à nous « parler ». Ses couleurs nous sont familières….

Rouge, c’est la croix qui figure sur la vêture des anciens Chevaliers du Temple. Blanc, la couleur de celle-ci.

Et le noir ? C’est la couleur qui s’ajoute aux deux premières sur le Baucéant du Temple.

Noir, rouge, blanc : symboles de la progression de l’initié.
Argent, gueule et sable : trois couleurs héraldiques, riches de sens
Noir, blanc, rouge : les étapes de l’œuvre alchimique.

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En héraldique, la cigogne est surtout utilisée aux Pays-Bas et dans les régions de l’Est. Elle est représentée au naturel- avec ses trois couleurs – ou d’or parfois. Elle tient souvent un serpent en son bec.

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Fulcanelli fait mention dans les « Demeures philosophales » d’un passage du Ve livre de Rabelais - qu’il qualifie de « puissant initié » - où ce dernier décrit la « fontaine métaphysique » qui orne le centre du Temple de la « Dive Bouteille » ou Temple de la Connaissance.

Le descriptif de cette fontaine est enchanteur, piédestal en albâtre, margelle heptagonale, elle est – entre mille autres décors - ornée de 7 colonnes dont les proportions sont finement décrites « selon l’enseignement d’Euclide, d’Aristote, d’Archimède et d’autres. » dit Rabelais.

Chacune de ces colonnes est associée à une pierre semi-précieuse et agrémentée d’un chapiteau. Les 7 chapiteaux étant eux-mêmes illustrés de symboles « afin de rendre la chose plus intelligible au simple bon sens. ».

Sur le 6e chapiteau de sa fontaine métaphysique, Rabelais fait figurer le métal du mercure et « à ses pieds, une cigogne ».

Fulcanelli commente la présence de cette cigogne au plan alchimique et note qu’elle souligne l’étape du mercure philosophique et désigne par le jeu des étymologies le vase hermétique du grand œuvre.

L’œuvre alchimique, qu’elle soit opérative ou spirituelle, se décline en trois grandes étapes que l’on a coutume de nommer « l’œuvre au noir » qui est celle de la « putréfaction », du travail sur soi, du travail intérieur ; « l’œuvre au blanc », car la « Pierre » devient d’un blanc éclatant, c’est l’étape symbolique de la « résurrection » ; puis, il est dit que la « Pierre » passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et se stabilise sur le rouge « l’œuvre au rouge », la « rubification » symbolisée par la naissance du jeune roi couronné. La matière rouge ainsi recueillie étant la « Pierre philosophale ».

Rabelais – à dessein – associe le mercure à la cigogne et il n’est nul doute qu’un examen approfondi de cette fontaine mériterait d’autres travaux et d’autres méditations.

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Méditation, contemplation, les anciens observant la cigogne qui aime à se tenir fixement sur une seule patte voyaient en elle un fort reflet de la vie spirituelle du Cherchant.

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Dans la culture du Moyen Orient, la cigogne est bien présente et richement représentée.

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Il faut noter que les cigognes n’ont pas de muscle trachéo-bronchial autour du syrinx et qu’elles ne peuvent donc ni chanter ni crier. Elles communiquent entre elles en claquant du bec. On dit qu’elles craquettent.

Ce point n’a pas échappé à l’observation des sages du Moyen Orient et le son qu’elle produit « laqlaqa » ou « laqlaq » qui en perse signifie « A Toi, à Toi » serait le cri que la cigogne adresse au Créateur comme une louange continue, à l’image du Dkir des Soufis.

Rumi remarqua aussi l’appel particulier de la cigogne lancé par les claquements de son bec et disait que la cigogne peut par son simple appel « lancer le feu de l’unicité divine dans un cœur qui doute. »

En Irak et en Iran, la piété de la cigogne est légendaire et on l’appelle souvent la « cigogne pèlerine » car un être qui chante Dieu comme elle ne peut qu’être en pèlerinage à la Mecque lorsqu’elle disparaît au moment de sa migration.

Les iraquiens du XIVe siècle l’appellent aussi « hadig » qui signifie « qui marche doucement, à son aise, sans se presser ». Et la bible hébraïque la surnomme « hassida », « la généreuse ».

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Dans l’Alentejo littoral, les cigognes nichent au-dessus de la mer. De l’autre côté de l’Atlantique, le héron blanc - un autre échassier - est l’hiéroglyphe d’Atzlan, l’Atlantide. Est-ce en souvenir de cette terre qui fut proche que les cigognes alentejanes regardent vers la mer ?

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« La Nature n’ouvre pas à tous, indistinctement, la porte du sanctuaire. » écrit Fulcanelli dans les dernières pages du « Mystère des Cathédrales ».

Et il poursuit : « La Science mystérieuse (…) exige la plus grande simplicité et l’indifférence absolue vis-à-vis des théories, des systèmes, des hypothèses que, sur la foi des livres ou la réputation de leurs auteurs, on admet généralement sans contrôle.

Elle veut que ses aspirants apprennent à penser davantage avec leur cerveau, moins avec celui des autres. Elle tient, enfin, à ce qu’ils demandent la vérité de ses principes, la connaissance de sa doctrine et la pratique de ses travaux à la Nature, notre mère commune. »

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Cette région du Portugal est un lieu exceptionnel où chacun peut se mettre à l’écoute, à l’école, des rythmes subtils du Vivant, du Vibrant, de notre mère Nature, de toute la Création et de son Créateur.

Un lieu où l’on peut ressentir et vivre ce qu’Angelus Silesius écrit avec tant d’évidente simplicité :

« Homme, tout éprouve de l’amour pour toi, autour de toi, c’est grande hâte ;
Tout s’élance vers toi pour aller jusqu’à Dieu. »

Et encore :

« Si tu possèdes le Créateur, alors tout court après toi,
Homme, ange, soleil et lune, air, feu, terre et ruisseau. »

Oserai-je ajouter : « Cigognes et cigogneaux » ?

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