La Charité et l’Inconnu
samedi 1er novembre 2003

par Célestin Valois


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une vaste étude intitulée "Balzac et le Martinisme". Pour revenir à la page précédente...

Dans le roman "l’Envers de l’histoire contemporaine" suivi de "l’Initié", Balzac met en scène une communauté - incarnation pourrait-on dire - métaphorique du principe de la Charité. Cette communauté réunie autour de la noble et auguste Madame de la Chanterie, oeuvre dans le secret au sein de Paris.

Paris, dont Balzac, dans "la Comédie Humaine", fait une ville de perdition, recèle dans ses abîmes secrets le complot du crime personnifié par Vautrin, mais aussi son opposé, la conspiration du bien menée par l’Ordre des Frères de la Consolation.

C’est un idéal de charité dans la discrétion conformément à la conception Martiniste qui anime les membres de la confrérie. Louis-Claude de Saint-Martin n’a t’il pas écrit cette phrase qui est restée célèbre : "J’ai voulu faire le bien mais je n’ai pas voulu faire de bruit, car j’ai vu que le bruit ne faisait pas de bien et que le bien ne fait pas de bruit". Deux autres personnages de la "Comédie Humaine" leur sont comparables par le degré de perfection et surtout l’efficacité au service du bien. Ils sont cités par Madame de la Chanterie comme exemples devant le néophyte Godefroy : "Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un qui fut l’un de nos fondateurs, le Juge Papinot, quant à l’autre, il s’est révélé par ses oeuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton".

Le deuxième personnage est, bien entendu, le Docteur Benassis, protagoniste du roman "Le Médecin de campagne".

Cette charité morale et physique, les initiés la font en "Inconnus" comme Louis-Claude de Saint-Martin lui-même oeuvrait en "Philosophe Inconnu" pour apporter la charité intellectuelle, les lumières de la divine SOPHIA à qui, Hommes de Désirs, pouvaient la recevoir.

L’Inconnu n’est pas cultivé par goût du mystère même si dans le cas du novice Godefroy il est incontestablement attiré vers l’Ordre par l’aura de mystère dont il se vêt. L’Inconnu est la condition première de la pureté et de l’efficacité de l’action entreprise. Monsieur Alain, l’instructeur du néophyte Godefroy le lui explique :

"C’est une nécessité de l’incognito qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de la garder que nous en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés perdus dans Paris. Songez aussi, cher Godefroy, à l’esprit de notre Ordre qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui de l’intermédiaire".

D’ailleurs, la devise de l’Ordre est "Transitare Benefaciendo" qui signifie aller au-delà de ce monde en y laissant une longue traînée de bienfaits. L’action bienfaitrice de l’Ordre s’étend en une vaste toile sur Paris par l’intermédiaire de dix mille agents, ce qui laisse imaginer son influence et sa puissance secrète.

Les cinq personnages rassemblés rue Chanoinesse autour de Madame de la Chanterie, forment une confrérie en tout point opposable à celle dont il est question au début des Scènes de la vie Parisienne, c’est-à-dire "Les Treizes". Les uns comme les autres, pour mener à bien leur action, doivent oeuvrer dans le secret. C’est ainsi que l’écrivain illustre la loi des contraires et de l’analogie. D’après lui, tout pouvoir, quelle que soit sa nature, s’appuie sur l’artifice du secret et la vertu de la Volonté.

La notion de secret a des fondements philosophiques dans la conception martiniste si elle a des prolongements pratiques. Comme dans la sphère politique et sociale, un secret donne un certain pouvoir, le pouvoir thaumaturgique lui-même découle d’une Connaissance, d’une Gnose.

Jacob Boehme, par exemple, se fait l’apôtre de la Vérité cachée, ce trésor qui ne se trouve que dans la descente en soi-même. C’est rejoindre par là la théosophie orientale qui conçoit le Dieu comme seul Réalité à découvrir à travers les couches de l’illusion ou paraître de Maya. C’est là l’acceptation la plus profonde du terme "l’Inconnu" que Louis-Claude de Saint-Martin perçoit comme le Seul Réel et Vrai agissant sous le voile de l’apparence. L’Initié, à l’imitation du Christ Incarnation Divine, est un agent mystérieux du Tout. Les frères de la Consolation ont pour livre de chevet "L’Imitation de Jésus Christ". Les cercles Martinistes, sous l’influence de Papus, firent souvent allusion à l’existence secrète d’un mystérieux Agent Inconnu, principe spirituel et nous pourrions dire une sorte de Paraclet oeuvrant à l’évolution humaine et que les Martinistes, riches du savoir initiatique transmis par Martinez de Pasqually aux Elus Cohen, peuvent évoquer. Papus donne une excellente définition de cet Agent Inconnu dans une de ses conférences.

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Gravure tirée de "L’Imitation de Jésus-Christ"
Extraite du site http://histoire.typographie.org/

"Quel que soit le nom qu’on lui donne, il arrive à certaines périodes se manifestant ouvertement, à d’autres périodes se cachant au milieu d’humains et agissant Inconnu pour le bien collectif et tous ceux qui peuvent entrer en communication avec lui en gardent un tel souvenir que leur coeur en est ému pour plusieurs incarnations".

"L’Envers de l’histoire contemporaine" termine l’oeuvre de Balzac en 1848 et ce roman a pu paraître comme une clef permettant de relire toute l’oeuvre de Balzac au point que Bernard Pingaud dit, dans sa préface de l’oeuvre, que toute "La Comédie Humaine" pourrait s’intituler "L’Envers de l’Histoire Contemporaine". "La Comédie Humaine" obéirait ainsi à une véritable logique de la révélation en prenant place au rang des grandes oeuvres initiatiques dont la pédagogie est celle d’une progression par étapes jusqu’à la finale qui éclaire l’ensemble.

Tout est construit à l’image de la conversion finale dont on trouve plusieurs exemples dans "La Comédie Humaine". Dans ce dernier roman lui-même, on assiste à une sorte de conversion, c’est-à-dire plus exactement à une découverte de la vérité. La reconnaissance d’une vérité objective s’accompagne d’un retournement de l’être vers l’intérieur, là il retrouve la vérité cachée inconnue devant le visage d’innocence de la sainteté : "Je sais que les bienfaits surhumains qui m’accablent depuis dix huit mois sont l’oeuvre d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir ; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, Monsieur, le seul remords que je doive à l’exercice de mes fonctions".

Seule, la surenchère du bien dans son action contre le mal provoque la révélation finale. L’incognito est finalement levé, puisque le baron Bourlac est arrivé à retrouver la trace de ses bienfaiteurs. C’est parce que Madame de la Chanterie en sauvant son pire ennemi, en redonnant la vie à la fille de celui qui avait condamné sa fille à elle, doit aller au bout de son héroïsme jusqu’à un point ou les contraires se fondent, où son pardon semble à celui qui reçoit le plus cruel des châtiments, lui arrachant ce cri : "C’est ainsi que les anges se vengent".

L’oeuvre de Balzac aboutit à une résorption des antinomies, le bien et le mal s’unissent dans la révélation d’une grandeur qui les dépasse. La vaste exploration de la nature humaine faite par le romancier révèle la sur-nature, à travers la faiblesse d’une femme, véritable et émouvante image d’un ange de Dieu, et part la complicité d’une élite choisie.

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Le portrait de Balzac est extrait du site http://www.columbia.edu/.

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