Jeux de mots laids
lundi 22 octobre 2007

par Célestin Valois


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une vaste étude intitulée "Balzac et le Martinisme". Pour en consulter le plan... Pour revenir à la page précédente...

Certains mots, chez Balzac, tel que nous l’avons vu "Wierzchownia", donnent lieu à des rapprochements pertinents et sont porteurs d’un sens caché. Si l’écrivain se livre à ces jeux de mots, est-ce en poète, est-ce par pure fantaisie, est-ce pour porter le masque et adresser un message particulier ésotérique à ceux qui peuvent le comprendre ? Chacune de ces hypothèses contient peut-être une part de vérité. Certains mots semblent chargés d’une force invocatoire comme s’ils étaient des entités animées d’un pouvoir autonome. Le jeu de mots, derrière sa connotation humoristique, peut cacher une profonde vérité allégorique.

C’est le cas de Pepita, nom donné à la femme de l’alchimiste. "Pepita", pour la femme d’un alchimiste, reconnaissons que c’est de bon ton ! Mais, au fait, comme l’alchimie est la rivale de Madame Claës, et que cet amour pour la science ne fera que conduire Balthazar à sa perte, Balzac ne veut-il pas dire qu’il est stupide de chercher à faire de l’or quand, précisément, on a une femme en or sous la main ?

La grande erreur de Balthazar est son mépris de la femme qu’il a voulu écarter de ses travaux lorsque, au contraire, le véritable travail alchimiste se fait en couple. Et si, alors qu’il écrit "La Recherche de l’Absolu", Balzac étant dans son idylle avec Madame Hanska, il réalisait que la femme est indispensable à l’accomplissement du Grand Oeuvre et que l’homme ne peut réaliser, ni matériellement, ni spirituellement sans la femme ? Y eut-il jamais un écrivain sans égérie ? Le nom de Claës lui-même résonne comme clé. Est-ce à dire que tout n’est pas aussi limpide qu’il y parait dans le texte de Balzac et qu’il faut chercher les clés. Le nom de "Comédie Humaine" donné à son oeuvre est une allusion à cet autre auteur rosicrucien : Dante avec sa "Divine Comédie". L’envers du décor de "La Comédie Humaine" peut bien être "La Divine Comédie". Rappelons, au passage, que "La Divine Comédie" de Dante et "De Interno et Caelo" de Swedenborg sont les lectures d’élection du jeune Lambert, alias Honoré de Balzac.

Trouver, chez Balzac, un intérêt pour l’écriture ésotérique n’est pas de notre part un fruit de l’imagination. En effet, il connaissait Sterne, l’auteur de Tristan Shandy dont l’humour pour lui, cachait un ésotérisme. [1] Pourquoi Balzac ne l’aurait-il pas imité ? "Cherchez et vous trouverez". Dante lui-même affirmait qu’il y a trois niveaux de lecture possible dans son oeuvre dont deux ésotériques, par conséquent l’un était encore plus secret que l’autre. Il y a une allusion à Sterne dans "La Recherche de l’Absolu". "Marguerite veut dire une perle. Sterne a dit cela quelque part". Si, comme nous le supposerons en troisième partie, Balzac appartenait à une société martiniste nommée "Angélique", la récurrence parfois très lourde du point de vue du style du mot ange dans les pièces les plus ésotériques de "La Comédie Humaine", pourrait dans ce cas être une signature.

Il y a une autre allusion à Sterne dans le roman BEATRIX. Camille Maupin se plaint à Calyste de son sort malheureux, de son inaptitude au bonheur que son nom lui parait ironiquement démentir, elle s’appelle en réalité Félicité des Touches. "Je ne suis pas plus aimée par ce grand cerveau, que je ne l’ai été par l’homme d’esprit, par le militaire. Sterne a raison : les noms signifient quelque chose et le mien est de la plus sauvage raillerie".

Le travail le plus élémentaire d’extension de sens d’un mot est de prendre le contre pied, ce qui ne devrait pas être difficile pour un aussi mauvais rimailleur que Balzac.

Ainsi, Félicité ne saurait être heureuse de même que Béatrix n’est pas du tout la Béatrice de Dante, l’ange femme, elle est plutôt la femme démon.

Pour un occultiste, nommer la chose c’est la créer, Balzac fait dans son propre univers microcosme de "La Comédie Humaine" oeuvre de démiurge. En donnant un nom à ses personnages, il leur donne une existence propre et le choix des noms est fait avec un soin particulier. Félicité Destouche, en changeant de nom, adopte un prénom mixte, ce qui lui permet de revêtir sa personnalité Animus. Elle imite en cela George Sand, bien sûr.

La réflexion que fait Godefroy dans "L’Envers de l’Histoire Contemporaine" lorsque le magistrat qu’il vient d’aider lui demande son identité laisserait à penser que les noms sont pour Balzac une fantaisie de son imagination.

- Qui êtes-vous ?
- Godefroy ! répondit l’initié. "Et comme vous me permettez de vous offrir de quoi vivre mieux, vous pourrez, ajouta-t’il en souriant, me nommer Godefroy de Bouillon".

La boutade est tellement lourde que l’on voudrait qu’il y eut un sens ésotérique à déchiffrer !

Ursule Mirouët, contrairement à Félicité, porte bien son nom.

"Ursule est digne de son nom, réplique le Docteur, elle est très sauvage". Est-ce à dire que les Ursules sont à rattacher à la famille des Ursidés ? Peut-être en est-il de même dans ce cas de leur consoeurs ..... Les Ursulines ?

Quant à l’abbé Chaperon, précepteur d’Ursule, il porte évidemment aussi très bien son nom.

Le nom ne s’attache pas seulement à la personnalité mais aussi à la forme, à l’aspect extérieur de l’individu. Un passage d’Ursule Mirouët nous en offre l’exemple :

"En pensant que cette espèce d’éléphant sans trompe et sans intelligence se nomme Minoret-Levreault, ne doit-on pas reconnaître avec Sterne l’occulte puissance des noms qui, tantôt raillent et tantôt précisent les caractères" ?

Balzac suit avec précision le système de Sterne puisque Félicité a son caractère raillé par son nom quand celui d’Ursule est au contraire précisé par son nom.

L’interprétation ésotérique des textes bibliques passe, on le sait, par la recherche du sens étymologique des mots en hébreux ou en grec et par la kabbale, mais aussi par le symbolisme de la numérologie. Incidemment, nous avons rencontré le chiffre 144 dans Ursule Mirouët, ce qui a retenu notre attention, attendu que c’est l’un des chiffres les plus sacrés pour les Rose-Croix. [2]

"A quoi estimez-vous la fortune du docteur ?" disait le greffier au financier.

"Au bout de douze ans, douze mille francs d’économie chaque année, donnent CENT QUARANTE QUATRE mille francs.

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Laurence Sterne

On nous objectera que Balzac ne saurait parler le langage des oiseaux, lui qui se fait l’apôtre du langage clair. "La France, grâce à son langage clair est en quelque sorte la trompette du monde". Rien des obscurités hermétistes Mallarméennes chez Balzac. Le choix des noms cependant ne semble pas fortuit. Le médecin juif Halperson dans "L’Envers de l’Histoire Contemporaine" peut être rapproché de la raison sociale "Halperine and Son" banquier juif de Galicie que Balzac avait pour correspondant. Le nom d’un personnage peut donc résulter d’un véritable travail de construction. Louis Lambert se livre à une décomposition de son nom qui nous invite à creuser sa signification. Il y a Lam et Bert. Pour la première partie de son nom, nous pouvons esquisser une interprétation.

L’origine du mot R A M, c’est-à-dire RAMA, la syllabe sacrée des hindous. Rama, d’après la tradition occulte Edouard Schuré et Saint Yves d’Alveydre, était l’Initié Celte qui conduisit son peuple dans la vallée de l’Indus 7000 ans avant Jésus-Christ, pour établir un âge d’or de 3000 ans basé sur la Synarchie. Cette syllabe se retrouve dans les mots : Brahmanisme, Abraham, Pyramide, Ramadan, et Amon Râ et aussi Lamaïsme. C’est alors qu’elle acquiert par cette transformation une signification importante. Quand RAM menait la guerre à la race noire alors dominante, il était le bélier RAM. L’adoucissement du R en L correspond au commencement de sa mission constructive et civilisatrice, les cornes du bélier ne sont plus nécessaires à l’agneau symbole du sacrifice. Lam, c’est l’agneau. En anglais, Lamb signifie agneau. Si le Christ est l’agneau de Dieu, c’est qu’il est le bélier sacrifié.

Jésus étant l’avatar de l’Ere des Poissons, il fallait sacrifier l’ère zodiacale précédente, le bélier, ainsi le veut la loi d’évolution des cycles, aussi Jésus fut-il l’agneau du sacrifice. Dans l’Ere du Verseau qui commence, il faut sacrifier le Poisson. L’homme tire de plus en plus sa substance des fonds marins.

Lambert est bien une sorte d’agneau sacrifié, mais il échappe malgré tout au déterminisme de son nom et échappe, par conséquent, à toute contingence humaine car il possède en lui-même la parole perdue, le verbe en deçà de toute forme, aucune forme ne saurait le retenir, comme il échappe à toute contrainte de son corps, car il est totalement détaché de son nom, il refuse toute gloire et tout culte en véritable Philosophe Inconnu.

"Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle quelque chose pour qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure ? Je ne suis pris d’aucun amour pour les deux syllabes Lam et Bert prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe, elles ne changeraient rien à ma destinée ultérieure".

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Célestin Valois

 

- Le logo de l’article représente Egérie, du tableau de N. Poussin, "Numa et la nymphe Égérie". Il provient du site http://bcs.fltr.ucl.ac.be/.
- L’illustration de Laurence Sterne est tirée du site http://fr.wikipedia.org/.
- L’illustration de la Divine Comédie est tirée du site http://fr.wikipedia.org/.


[1] Remarquons que Swift et Strene qui semblent partager une même inspiration fongeuse, voire scabreuse, passent pour des écrivains ésotériques. Ces textes seraient donc à déchiffrer symboliquement.

[2] Pour Jacob Boehme, 4 c’est l’éternelle génération divine et naturelle quand 36 est le nombre du monde angélique (4 x 36 = 144). Le calendrier Maya est basé sur un cycle de 144 000 jours. Dans son Archéomètre, Saint-Yves d’Alveydre utilise le chiffre 144 000 qui donne l’harmonie de la note sol. 144 000 figure dans l’Apocalypse. Il y a 144 S.I. chez les Rose-Croix.

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Jeux de mots laids
26 février 2013, par G.rare

Bien entendu je découvre cette étude, aussi importante que la Comédie humaine compte de volumes, par séquence, par tranche ; et aussi selon l’humeur du choix aléatoire qui fait ressortir ces articles en exergue. Je retrouve là un élément sur lequel il y a longtemps j’avais réfléchi, justement à partir des lectures de Saint Yves d’Alveydre (dont je possède quelques éditions originales, merci à la Libraire Cadence de Lyon, publicité toute à fait gratuite) et de Edouard Schuré, c’est-à-dire Ram. Car le hasard (si on peut l’appeler ainsi) a fait que j’ai quelque peu étudié (on appelle cela en Atelier) deux petites églises réellement incroyables de ma région (dont l’une entièrement initiatique et l’autre visitée du monde entier !) ; et dans les deux j’ai retrouvé les traces de Ram l’une en sculpture, l’autre en dalle gravée ! (et s’il n’y avait que ça...). Et cela, entre nous, m’a conforté dans mon idée de laisser les officiels avec leurs certitudes.
Et donc celui qui vient du bélier peut se dire ab...ram. Cela doit vous rappeler quelque chose : c’était le nom de celui qui, ayant reçu l’onction d’un certain Melchisédech, prêtre et roi venu de nulle part, devint
AbRa(Ha)m, car cela est inscit sur la dalle médiévale que j’évoque ; il est vrai que non loin on trouve le gisant d’un chevalier mort aux Croisades et...la représentation de la Jérusalem céleste ! Quant à l’autre trace de Ram, il saute aux yeux que Jésus le Christ vient du bélier ! Toujours en provenance des débuts du Moyen Age avec des décors encore plus anciens et visiblement pas tès catholiques.
...c’est tout...


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