Renoncement
vendredi 14 juillet 2006

par Aminta-Ba


Premièrement : fait de renoncer à quelque chose, de l’abandonner. Deuxièmement : détachement, action de renoncer au monde et à ses biens. Le renoncement des grands sages.

Il me revient à l’esprit la sentence sans équivoque d’un bon père jésuite, professeur de français au collège de mon enfance, dans son fort accent du terroir : « Schpèche d’ânes, vous ne pensez qu’aux plaisirs du ventre et du bas ventre ! » Tout était dit et nous de rire.

Quelle attention dans ces mains de la mère massant le corps de l’enfant juste né ! Elles écoutent, ces mains, elles entendent, font connaissance avec l’enfant. Elles disent. Disent la beauté, la douceur, chuchotent l’amour. Elles apprennent, enseignent à habiter ce corps, le sentir, l’éprouver, le parler, l’aimer, rencontrer l’autre corps, les autres corps, les sentir, les reconnaître, les aimer.

La mère apprenant à l’enfant ce corps lui murmure aussi le renoncement à venir. Elle, déjà, pour l’accueillir a dû y renoncer. Pour l’accueillir vraiment, alors qu’il n’était encore que rêve, désir : accepter son départ annoncé, accepter sa non appartenance : « Pour mourir, tu mourras ».
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Mère et enfant
Alors seulement elle a pu accueillir cette personne-là, unique et semblable, si proche et si lointaine, son enfant pourtant et pour lequel ses mains accompagnantes resteront toujours légères et ouvrantes pour qu’il s’en puisse aller. Don, cadeau reçu et renoncement, inscrit dès l’origine, au premier souffle même.

Le père porte l’enfant, le prend par la main, le présente, lui offre et l’offre au monde des hommes. Cette main, si elle est ferme parce qu’elle se veut solide et fort soutien, parle à l’enfant de sa force à venir, de son désir d’aller, d’être. Cette main déjà raconte aussi sa décroissance, son adieu, cette main-là aussi est ouvrante, renonçante.

Corps de louange, corps de douleur, corps de joie, corps d’amour, corps de mémoire. Corps qui écoute et qui raconte. La chose est entendue : y renoncer est annoncé, d’entrée de jeu.

Ce renoncement sous-entend donc l’idée du choix délibéré de ne pas courir après la richesse, les honneurs, le pouvoir ou tout autre forme de possession terrestre. On pourrait même penser que ce choix implique pour son auteur, ce grand sage, un effort de volonté pour ce séparer de tout désir de ces biens. Hors, est-ce là le véritable détachement ?

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Saint François renonce à l’héritage paternel (Giotto)

Renoncer à sa force, renoncer à sa puissance, renoncer à toute emprise sur l’autre, fut-il son propre enfant. Recevoir, accueillir, donner, renoncer. Tout cela semble si clairement inscrit, énoncé, démontré dès le premier souffle : faire son plein d’air, retenir un bref instant, laisser aller. Si je retiens, j’étouffe, je meurs. Renoncement vital. Renoncer pour exister, pour que l’autre existe.

Vis et deviens !

Et voilà que pour devenir, vivre, nous apprenons des choses, des faires, à nous faire une place, à acquérir des biens, du confort, de la sécurité. Nous nourrissons nos désirs, nous faisons notre plein. Et qu’importe que ce plein là soit plus ou moins plein que celui de l’autre puisque nous sommes, de toute façon, insatiables.

Je veux plus, je veux tout. Tout embrasser, tout connaître, tout éprouver. Je prends toute la mesure de mes désirs : désir d’amour, désir de posséder, désir de puissance, désir de richesse, désir de richesses spirituelles, je veux Dieu. Rien n’échappe à ma boulimie. Jusqu’à l’écoeurement, l’indigestion, le trop plein, le dégoût. Je suis venu, j’ai vécu, ne suis pas devenu. Je renonce à tout : anorexie. Faux renoncement, là non plus, je ne deviens pas. Mais c’est quoi, à la fin, devenir ?

Il peut se faire qu’après de longues années passées en reclus à l’abri d’un calme monastère, le moine accède à une libération de l’esprit et à une paix salutaire de l’âme. Serait-ce là le renoncement ?

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Vézelay

La course journalière à la satisfaction du quotidien monastique. Oh ! Quelle est douce cette heure de la nuit où l’esprit, immédiatement éveillé, appelle à la prière, au recueillement, à la méditation. Premières heures des vigiles, puis viennent les heures matinales des psaumes et litanies, puis suit l’ordonnancement du jour au sein de la communauté, le partage des tâches, les offices, le repas fraternel dans le silence et l’écoute de l’épître du jour suivi d’un court moment à soi, détente ou rencontre avec l’autre, promenade dans le cloître ou abandon à Dieu dans la joie d’un remerciement sans fin d’être dans la paix intérieure, comblé d’un amour infini.

Premiers renoncements : je renonce à l’anorexie, je renonce à la boulimie. Je renonce enfin à renoncer. J’accueille, retiens un instant, dans un silence attentif, et laisse aller. Peu à peu, je perçois le vain, l’inutile. Peu à peu je me perçois sot, insensé, incohérent, limité, fragile, pauvre. Je renonce à m’en plaindre et me reconnais, tout simplement humain. Alors je peux renoncer maintenant à tout connaître, tout comprendre, à toute prétention.

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Ramses

Etrange route que celle de l’homme. Recevoir, retenir, laisser aller. Pour devenir ? Pour devenir il nous faut donc renoncer à tout, mais finalement à quoi vraiment ? Et pour renoncer il nous faut connaître ce à quoi nous renonçons. Il semble qu’il n’y ait renoncement possible qu’à ce qui nous est connu et à quoi nous sommes attachés. Et nous voilà, dans notre nudité. Non encore devenus. Y a-t-il quelque chose à quoi je n’ai pas renoncé et qui m’empêcherait encore de devenir ? Mais de devenir quoi, à la fin ?

On peut penser que ce même moine sans biens ni possessions, est encore attaché à son propre questionnement, à l’importance de sa quête. Alors, peut-on dire qu’il y a renoncement ? Ou bien faut-il que ce grand sage ait accompli, par un don total de son être à Dieu, le contact avec la lumière ? Ainsi, élevé à une vie plus subtile, il connaît la vérité de la conscience et peut se consacrer en toute liberté, c’est-à-dire sans aucun désir de possession au service de Dieu pour le bien de l’humanité.

François d’Assise, petit frère mineur, a renoncé aux biens matériels, intellectuels, à être reconnu, à être aimé, s’est abandonné à la Providence, a, dans sa respiration confiante, reçu inspiration, retenu le temps nécessaire à la création d’un Ordre, et puis laissé aller. Il a laissé aller ce qui s’était créé, mis en place par lui, laissé aller même sa règle, manifestation si puissante et claire dans sa simplicité des principes spirituels perçus. Il renonce, renonce, renonce et puis il dit encore que ce n’est rien, pas assez :

« C’est en se perdant que l’on se trouve C’est en mourant que l’on ressuscite à l’éternelle vie »

Renoncer à soi pour devenir. Et voilà, c’est pourtant simple ! Tout ça pour ça ! Vous avez dit quoi ? Renoncer à soi ? A qui ? A quoi ?

« Qui suis-je ? »

Se connaître pour se renoncer.

Alors, celui-là, maître de lui-même et de sa vie, choisit de s’immerger de son plein gré, dans la communauté des hommes. Il va vivre avec eux la douceur d’un foyer désiré, la force d’une paternité acceptée, pour vivre la paix de son engagement dans le monde. Ses heures ne sont plus pour lui, mais pour tous. Il est pensée en action, matérialisant le chemin de l’esprit, la voie de la réalisation, le service divin à portée de tous. Il est toujours plus humain parmi les humains.

Il est un renoncement auquel François se refuse, absolument :

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Saint François d’Assise en extase
« Personne ne me montra ce que je devais faire,
mais le Très Haut Lui-même...
 »

...dit-il dans son testament. A ce perçu, il demeure imperturbablement fidèle. Ce non renoncement là fera de lui un marginal au sein de l’Ordre des Frères Mineurs.

Qui se souvient du Frère Elie qui le voulait empêcher de chanter sa joie dans le Seigneur parce que si près de la mort ? 3 octobre 1226. Aujourd’hui, 21 juin 2006, le chant de François s’entend toujours pour nous, chrétiens ou non, croyants ou non, habitants de la terre ici et là.

Devenir. Connaître et renoncer. Prier et puis se taire. Silence. Vide. Et voici que le silence chante et que le vide est plein. Présence.

Ce contact ou vision se réalise dans l’abandon de soi en une communion de l’esprit manifesté dans l’amour divin qui est force créatrice et paix totale.

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Bouddha doré

Alors le corps, le mental et l’esprit apaisés, l’âme comblée d’une joie intense est, à tout instant amour de l’autre, service et compréhension. Tout partage, tout don, devient manifestation créatrice et réalité profonde.

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