L’expédition de 1421
vendredi 2 novembre 2007

par Yéyé


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Bientôt Zhu Di décida de lancer une grande expédition maritime. Zheng He en serait l’amiral, comme lors des cinq précédentes campagnes lancées depuis 1405. Cette nouvelle expédition devait « continuer son chemin jusqu’aux limites de la terre pour collecter le tribut des barbares au-delà des mers … et les attirer tous autant qu’ils étaient sous le ciel pour les civiliser dans l’harmonie confucéenne ».

La flotte de Zheng He quitta Tanggu (actuelle Tianjin) en mars 1421. Elle était composée de plusieurs centaines de bateaux, la plupart chinois bien entendu, mais aussi japonais, coréens, birmans, vietnamiens et indiens. Elle devait regrouper nettement plus de 28000 hommes et femmes. Seuls 10% d’entre eux reverraient la Chine.

La tolérance religieuse et la curiosité scientifique de Zhu Di comptant parmi ses vertus, on retrouvait dans les membres de l’expédition des savants bouddhistes, hindouistes et musulmans qu’ils soient mathématiciens, astronomes, marins, ingénieurs, botanistes, architectes, médecins, agronomes et aussi interprètes. Ces derniers étaient issus de l’école de langue fondée par Zhu Di en 1407. La flotte pouvait ainsi parler dix-sept langues différentes.

De nombreuses concubines faisaient aussi partie de l’expédition. Elles étaient bien éduquées et en plus de satisfaire les désirs des personnalités (et certainement pas des simples membres de l’équipage), elles savaient jouer des pièces de théâtre, chanter, danser, jouer aux cartes et aux échecs mais aussi coudre, tisser, faire la cuisine, et fabriquer des cordages de chanvre.

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Une jonque et... une caravelle !
Illustration de Jan Adkins 1993 extraite de "Les Navigateurs de l’Empire Céleste" de Louis Levathes (Filipacchi 1994)

De nombreux vaisseaux trésors composaient la flotte. Outre les dimensions déjà citées de ces navires, on retiendra qu’ils étaient équipés de seize compartiments étanches (copié sur la structure du bambou), dont deux pouvaient être inondés sans engendrer pour autant de risque de naufrage. Certains compartiments servaient d’ailleurs de bassin aux otaries que l’on utiliserait en mer pour rabattre les poissons vers les filets. A ma connaissance, le système des compartiments étanches appliqué à l’Europe date du Titanic, avec l’efficacité que l’on sait sur ce bateau.

Chaque vaisseau trésor comportait une soixantaine de cabines, dont certaines avec balcon donnant sur les flots, pour les personnalités et les concubines. Les quartiers de l’équipage se trouvaient sur les ponts inférieurs.

Un vaisseau trésor pouvait embarquer environ 2000 tonnes de marchandises dans ses cales. En dessous se trouvait la quille en teck qui courait sur toute la longueur du navire, lestée par des pierres rectangulaires spécialement taillées à cet effet. Le fond des jonques était plat pour faciliter la navigation en eaux peu profondes et maximiser l’espace dévolu aux cales. En cas de tempête, on pouvait immerger des ancres flottantes pour diminuer le roulis mais aussi prendre des ris dans les voiles, techniques inconnues en Occident.

Il y avait aussi d’autres bateaux, de taille plus modeste, et dont le rôle était souvent spécialisé. Certains navires transportaient uniquement du ravitaillement, eau, riz et céréales. D’autres étaient chargés d’animaux tels que chiens, coqs ou porcs. D’autres encore emportaient les semences et les plantes destinées au commerce ou aux futures colonies qui seraient crées. Enfin, certains étaient spécialisés dans le transport des chevaux pour la cavalerie. Enfin, tous possédaient une cabine spéciale dédiée à Ma Tsu, la déesse de la mer et la plupart des marins emportaient un miroir de bronze au revers duquel figurait la roue taoïste à huit rayons.

Au total la flotte pouvait rester en mer durant trois mois sans ravitailler à terre, grâce en particulier à un système de désalinisation de l’eau de mer par distillation en utilisant de la paraffine ou du gras de phoque comme fluide de chauffage. Les graines de soja fermentées dans l’eau produisaient de la vitamine C pour se protéger du scorbut ou de la vitamine D sous forme de tofu. Le riz brun, riche en vitamine B1 expliquait la rareté du béribéri.

Pour s’orienter, les timoniers se repéraient grâce à Polaris, l’étoile du Nord, visible partout dans l’hémisphère Nord et qui permettait de calculer précisément la latitude. Ils avaient aussi à leur disposition des boussoles, connues depuis le VIIe siècle en Chine. Pour s’orienter dans l’hémisphère Sud, il leur faudrait trouver une étoile équivalente à Polaris… Au final, la plus grosse difficulté que les navigateurs eurent à résoudre fut la détermination de la longitude pour laquelle il n’existait pas encore de méthode fiable.

La longitude dépend de quatre facteurs : la route que suit le navire, le temps qui s’écoule, la distance par rapport à l’équateur et la vitesse du bateau. Si les navigateurs maîtrisaient assez bien les trois premiers facteurs, il n’en allait pas de même du dernier. La vitesse de progression peut en effet être plus ou moins fortement influencée par les forces des courants marins. Un bateau se déplaçant en vitesse apparente à 4 nœuds sur une masse d’eau elle-même en mouvement à 2 nœuds, aura une vitesse réelle de 6 nœuds. C’est ce facteur qui allait influencer défavorablement le calcul des longitudes pour la flotte de Zheng He.

Changement drastique de politique en Chine

Deux mois après le départ de la flotte de Zheng He, le 9 mai 1421, un violent orage éclata sur la Cité Interdite. La foudre provoqua un incendie très important qui détruisit le palais de Zhu Di et les bâtiments les plus prestigieux de la Cité fraîchement inaugurée trois mois auparavant. La favorite de Zhu Di périt dans ce cataclysme. Ces évènements semblent avoir plongé Zhu Di dans une détresse morale importante, comme l’atteste plusieurs édits qu’il fit rédiger peu après et qui montrent clairement qu’il se considérait comme personnellement frappé par le Ciel pour des raisons qu’il ne s’expliquait pas.

Cet évènement coïncida avec une épidémie qui dévasta les populations du Sud du pays, au point qu’il n’y eut bientôt plus assez de vivants pour enterrer les morts.

Des émeutes populaires éclatèrent, motivées par l’énorme pression engendrée par les projets grandioses de Zhu Di, en particulier la construction de la Cité Interdite, aujourd’hui en partie réduite en cendres et les effets de la déforestation consécutive à la construction de la flotte.

Des insurrections se déclenchèrent au Vietnam. L’armée impériale intervint, mais sans succès et dès juillet 1421, le Vietnam était perdu pour la Chine. L’indépendance officielle fut proclamée en 1428.

Enfin, le chef Mongol Arughtai refusa de payer son tribut. Zhu Di leva une puissance armée mais ne parvint pas à battre le mongol. L’expédition est décrite comme un fiasco durant lequel Zhu Di trouva la mort en 1424.

Le 7 septembre 1424, son fils Zhu Gaozhi monta sur le trône et décréta le même jour l’arrêt immédiat des voyages des vaisseaux trésors, la fin de la constructions des navires, le rappel à Pékin de tous les fonctionnaires en charge de la flotte, le rappel en Chine de tous les fonctionnaires en poste à l’étranger.

Les amiraux se virent méprisés et rejetés. Zheng He, limogé, se vit toutefois offrir le poste de gouverneur militaire du port de Nankin.

Rapidement, le commerce extérieur périclita pour ne plus représenter que 1% des revenus de l’Etat. Cet embargo fut rigoureusement appliqué durant un siècle.

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Réplique d’une jonque de Zheng He
130 m. de long, 28 m. de large
9 mâts (le plus haut mesure 60 m.)

On décida même de détruire les plans de fabrication des vaisseaux trésors, les récits de voyage de Zheng He, les cartes et toutes les archives au prétexte que les biens rapportés des expéditions étaient inutiles et que les récits n’étaient « qu’exagérations trompeuses de choses étranges, fort éloignées du témoignage des yeux et des oreilles de tout un chacun ».

La Chine se replia sur elle-même, n’exploita pas ses découvertes maritimes, laissa péricliter sa flotte, laissant ainsi le champ libre aux Européens qui, eux, n’allaient pas hésiter à coloniser le monde par la force pour s’enrichir et convertir les populations locales au Christianisme.

Les Qing, qui succédèrent aux Ming à partir de 1644, pour empêcher tout contact avec l’extérieur et tout échange commercial, firent même brûler et dévaster une bande de terre de 1130 kilomètres de long par 50 de large dans le sud du pays, avec déplacements forcés des populations qui y vivaient.

Commentaires personnels
Mes connaissances sur l’histoire de la Chine se réduisaient jusqu’à maintenant à la période de l’occupation Mongole. Je savais que les invasions mongoles du Loup Bleu Gengis Khan et qui trouvèrent leur extension maximale avec Kubilaï Khan avaient été motivées en partie par les richesses extraordinaires de la Chine d’alors (Empires des Tong et des Sing) et leurs connaissances très avancées dans de nombreux domaines. Le système du tribut était à l’époque déjà largement utilisé par Kubilaï Khan en particulier, le fondateur de Pékin.

Impressionné par le livre de Gavin Menzies, je voulus en savoir plus sur le début de la dynastie Ming.
Il m’apparut rapidement que les faits relatés plus hauts sont assez bien admis et partagés par la communauté des historiens avec toutefois quelques différences notables. La politique d’expansion maritime est un fait avéré, ainsi que la puissance de la flotte de Zheng He, de très loin la plus importante du monde, la mieux équipée, la plus performante pour se diriger et entreprendre des voyages au long cours. Toutefois, plusieurs historiens insistent sur le fait qu’il n’existe aucune preuve à propos de la taille extraordinaire des jonques de Zheng He. Certains spécialistes pensent qu’il est parfaitement impossible à l’époque de fabriquer un bateau de 120 à 150 mètres de long et que la taille de 60 mètres constitue un maximum technique vers 1400. Il n’existe d’ailleurs aucune illustration de jonque à 8 ou 9 mats, alors que l’on retrouve des gravures de jonques à 4 mats.

A la différence de Gavin Menzies, les historiens pencheraient pour des voyages qui n’auraient pas dépassé les côtes d’Afrique de l’Est, voire au maximum le Cap de Bonne Espérance à l’Est et les côtes australiennes à l’Ouest. Ce qui n’est déjà pas si mal lorsque l’on regarde un planisphère et que l’on se souvient que suivant l’Histoire, le Cap de Bonne Espérance est une découverte de Dias en 1488 et l’Australie de Cook dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Enfin et surtout, les historiens, s’ils constatent tous le repli de la Chine à partir de 1424, semblent en minorer la portée par rapport à Gavin Menzies et ne le lie pas directement au développement de l’Europe. Tous sont d’accord pour indiquer que ce seul repli n’explique pas les différences criantes d’évolution entre la Chine et l’Occident à partir du XVe siècle. Si la Chine était technologiquement bien plus avancée que l’Occident jusqu’à cette époque, il n’en allait plus du tout de même au XIXe siècle.

A noter aussi que de nombreux historiens estiment que la construction de la Cité Interdite a mobilisé environ 200.000 hommes durant quatorze ans et non pas plus de quatre millions comme l’indique Gavin Menzies.

La première partie de l’expédition de 1421

En six semaines, la flotte atteignit Malacca dans le détroit du même nom puis Sumedura (Sumatra) où elle fut divisée en quatre avec chacune une mission particulière. Les commandements des trois premières flottes furent confiés à Hong Bao, Zhou Man et Zhou Wen, Zheng He gardant le commandement de la quatrième partie, beaucoup plus modeste que les trois autres. Zheng He devait revenir en Chine en novembre 1421 en laissant ses trois capitaines partir au loin. Hong Bao, Zhou Man et Zhou Wen devaient, suivant la thèse de Gavin Menzies, faire le tour du monde en utilisant des routes distinctes qui les mèneraient vers les Amériques, l’Australie et l’Europe.

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Le port de Calicut

Les quatre flottes prirent ensuite la route du grand port de Calicut, capitale du Kerala en Inde du Sud. Ces ports, Malacca et Calicut, étaient bien connus des Chinois et étaient des destinations courantes pour le commerce des épices et textiles. Calicut était d’ailleurs très fréquenté par les Arabes. Au départ de Calicut, les flottes se séparèrent pour des destinations différentes sur les côtes africaines. Elles avaient cependant toutes rendez-vous à Sofala au Sud de l’Afrique où elles arrivèrent probablement en juillet 1421.

Cependant la destruction des archives chinoises ne permet pas de savoir où la flotte s’est rendue après Sofala et ce qu’elle a fait entre juillet 1421 et son retour échelonné jusqu’à 1423.

A partir de maintenant Gavin Menzies présente donc sa thèse, souvent solidement étayée.

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