Kashi
dimanche 23 octobre 2011

par jp guillot


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Kashi

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Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses 7 ou 77 merveilles mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions. Ou de la question qu’elle te pose, t’obligeant à répondre, comme Thèbes par la bouche du Sphinx.

(Italo Calvino. Les Villes Invisibles)

Aube

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Vus d’un ghât, avant le lever du soleil, le fleuve, la rive d’en face et le ciel se confondent en un néant brumeux. Puis peu à peu, avec la première heure du jour, de cet espace indifférencié d’avant le commencement des temps, sans signes ni repères, les trois éléments se dissocient et apparaissent comme les trois traits de santal du Tripundara que le dévot de Shiva trace avec ses doigts en travers de son front avant d’aller au temple.

Darshan

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Tournant le dos aux bazars, aux sollicitations incessantes, aux rues fébriles, tu vas te perdre dans le labyrinthe des ruelles humides qui débouchent parfois sur des escaliers descendant au fleuve. Si tu fais halte sur le parapet d’une placette ombragée par un manguier d’où l’eau miroitante s’entrevoit entre les branches ou sur l’une de ces plates-formes octogonales qui jalonnent les ghâts, le fleuve t’impose peu à peu sa lenteur grave et son silence, emporte ta fatigue et te recentre dans un temps immobile. La paix monte à ta rencontre. Et, intuitivement, la vérité de Varanasi.

Tu réalises que les ghâts sont les gradins d’un amphithéâtre où se donne en permanence un spectacle dont l’eau, la terre et le ciel sont les acteurs. Qu’il suffit de prendre place pour obtenir darshan de Shiva déroulant sa chevelure liquide, de Mother Ganga et de Mère Terre jouant, selon les saisons et les heures, le barattage de la Mer de Lait, la Création du Monde, la Séparation de la Terre et des Eaux. À Kashi se joue le théâtre du cosmos.

Ablutions

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Chaque pas du pèlerin descendant au fleuve s’accompagne d’un rituel qui prépare son corps et son esprit au contact avec le dieu liquide. Il passera d’abord entre les mains d’un barbier pour se faire raser le visage, le crâne, les aisselles, tailler les ongles et, éventuellement, masser vigoureusement tout le corps. Il déposera ses affaires sous le parasol de feuilles de palmes, auprès du brahmane accroupi qu’il paiera pour dire les prières convenables et déposer sur son front le point de kumkum incarnat.

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Il se drapera d’un dhotî immaculé, achètera un mâlâ d’œillets d’Inde et s’immergera dans le fleuve jusqu’à mi-corps. Il en recueillera l’eau entre ses mains et la fera ruisseler sur sa tête en priant. Il s’immergera complètement de nouveau, prendra de l’eau dans sa bouche, la recrachera, recommencera, puis se lavera longuement pendant que le soleil monte au-dessus de l’horizon. Il déposera sur l’eau lustrale son offrande de fleurs et une petite bougie dans une feuille pliée. Il la suivra du regard tandis qu’elle emportera ses prières et ses vœux au fil de l’eau.

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Puis, il remplira un pot à eau et, une fois séché, récupèrera ses affaires et ira faire ses dévotions au temple voisin, honorant un à un tous les dieux, recevant prasad d’une pincée de riz. En ressortant, il donnera quelques roupies aux mendiants assemblés sur les marches, avant d’aller boire un verre de thé au lait.

Jeux

Sur un terrain vague surplombant Tulsi Ghât, près d’un palais à l’abandon, des jeunes gens jouent au cricket. Ils seraient passablement étonnés d’apprendre que je ne comprends rien aux règles de ce jeu et qu’il ne se pratique pas du tout dans mon pays. Sur certains ghâts se joue une variante qui attire aussi des aficionados nombreux et ne nécessite pourtant ni balle ni batte ni guichet : une navette de bois, un bâton et beaucoup d’adresse suffisent. Le lanceur jette avec force la navette sur le sol et, au rebond, la frappe avec son bout de bois. Elle voltige à l’autre bout du ghât (Passants, gare à vous !) et est rattrapée - rarement au vol - par des membres de l’équipe qui la renvoient au lanceur. Si ceux-ci ou celui-là ratent leur affaire, les exclamations fusent et l’équipe change.

En bordure du terrain, des enfants qui n’ont pas encore l’âge de jouer avec les plus grands se livrent à des kite-fights, combats de cerfs-volants, simples petits carrés de papier à deux roupies, fragiles papillons qui allègent de leur grâce virevoltante la tristesse du lieu.

Dans cette ville congestionnée, rares sont les espaces de jeu ouverts aux enfants. Il ne leur reste que les terrasses pour prendre l’air et, les yeux levés vers le ciel, jouer avec le vent. L’envol de leurs cerfs-volants est celui de leurs rêves qui montent, montent, au bout de leur long fil, à la conquête de l’espace. Mais ces gamins savent déjà que les rêves, comme les papillons, sont éphémères. Que le fil de leur jouet peut être coupé comme le fil des jours. Et qu’il faut se battre pour survivre. Ce que font les cerfs-volants qui s’affrontent pour se tailler un coin de ciel bleu, une place au soleil.

Crémation

Fatigué de parcourir les ghâts, le soir venant tu t’assois sur un degré de Harishchandra Ghât, à côté d’un groupe d’hommes accroupis là, sans bouger ni parler, à observer un bûcher se consumant.

Le vent soulève des gerbes d’étincelles. Quand une bûche crépite et s’effondre, tu tressailles. Est-ce le bois ou les os qui craquent ainsi dans le brasier ? Les morts, les pauvres morts, ont-ils encore de grandes douleurs ? Et qu’attendent là ces chiens ? Ici, au bord du dernier rivage, les questions sans réponse affluent et se dessèchent avant de passer les lèvres. Mais d’autres questions surgissent, de celles que l’on remise à plus tard dans un lointain inimaginable : Où tu en es avec ta mort ? Quelle main sera là pour te fermer les yeux ? Quelles dispositions as-tu prises pour ce corps et ces choses que tu as accumulées ? C’est en fumée que tu voudrais partir ? À qui transmettre le peu que tu possèdes ? Il faut que cela se sache, que ces questions pratiques se règlent, sans plus attendre !

Dans ta société où la mort est considérée scandaleuse, inadmissible, où elle ne se donne à voir que sur des scènes et des écrans, dans cette société qui fait tout pour distraire de la pensée de l’instant fatal, où l’on prétend prolonger indéfiniment la jeunesse, où l’on remise ses parents dans des mouroirs et maintient en survie des êtres que le processus naturel aurait éteints, le sens de l’ordre du monde s’est perdu.

Tu réalises que c’est ici, à Varanasi, où la mort est visible dans la vie, qu’il te fallait venir pour que les écailles te tombent des yeux et que tu puisses sereinement regarder en face la réalité.

Kashi n’est pas une ville funèbre pour autant. La mort, sous l’aspect de son dernier rituel n’y est pas macabre, elle fait partie de la vie, visiblement. Elle s’inscrit, sur deux ghâts dans l’ensemble des activités humaines, qu’elle ramène ainsi à leur juste dimension. Simple rappel à l’Ordre. Qui affirme, avec la même énergie dans l’Inde tout entière, que si la mort finit toujours par gagner, c’est tout de même la vie qui triomphe.

Rituel

Hier soir, en pantalon blanc, un dhotî jeté sur les épaules, je me suis dirigé vers le temple le plus proche, laissé mes sandales devant le seuil, fait sonner la cloche pour signaler mon entrée, fait le tour du temple par la gauche pour m’incliner devant Hanuman, Rama, Krishna, Shivalingam, prononcé Om devant chacune, versé une obole, reçu dans mes mains jointes une cuillérée d’eau en prasad, pris du bout du médius un point de kumkum, et je suis sorti. J’ai acheté une guirlande de fleurs pour une roupie et, de retour dans ma chambre, en ai orné l’image de l’Illuminé de Sarnath dont on célébrerait le lendemain le Buddha Jayanti – l’anniversaire de la naissance. Puis, dans la quiétude qui suit l’accomplissement d’un rituel, je suis descendu une dernière fois sur Panday Ghât pour regarder Chandra Mama – la pleine lune – se lever.

Sur le fleuve couleur de nuit une constellation d’étoiles dérive en une lente et grave procession.

Ce sont des bougies dans leur coque de feuilles sèches, des offrandes et leurs reflets, des caresses de lumière. Prières emportées vers la mer par le dieu apaisant.

Un lâcher d’âmes.

Rêve

Comme dans ces rêves où l’on ouvre les unes après les autres les portes d’un long couloir, je descendais tous les escaliers des ghâts et du haut des marches, entre deux murs, se découvrait chaque fois une nouvelle ouverture sur le Gange. Mais la perspective était toujours la même : le fleuve se dressait comme un mur de métal. Au-dessus, la plaine immense et déserte se déployait sous la coquille d’or du ciel. Et au fur et à mesure que je descendais, que je laissais derrière moi les murs millénaires, ce paysage crépusculaire m’aspirait à lui et j’y perdais pied.

Sarnath

Les deux derniers jours, pour me rendre au BHU – Bénarès Hindu University – et à Sarnath, aux deux extrémités de la ville, j’ai préféré à la marche à pied m’assurer les services d’un des 60000 vélo-rickshaws plus ou moins délabrés qui affrontent vaillamment l’enfer des rues.

Le wallah aux yeux verts malicieux, appréciant que je ne discute pas le prix de la course et lui assure ainsi deux bonnes journées de travail, s’active à me démontrer, perché sur les pédales, que malgré la maigreur de ses mollets, il est capable de vélocité. Il serait aussi un guide passable si son hind-glish n’était rendu incompréhensible par le paan, ce berlingot de feuilles de bétel et de noix d’arec qu’il mâche à longueur de temps et dont il crache le jus couleur minium d’un jet droit. Lorsqu’il me parle, c’est comme s’il avait avalé trop vite quelque chose de brûlant et qu’il essaye de dire c’est chaud, c’est chaud.

Au musée du BHU, j’ai admiré les miniatures mogholes, des manuscrits sur feuilles de palme, des bouddhas de Bactriane et dans une salle coffre-fort quelques trésors un peu kitsch : bijoux lourds, poignées de dagues en jade, houkas persans, monnaies d’or du temps des satrapies.

Mais c’est à Sarnath, dans le Parc aux Gazelles où le Bouddha aurait délivré son premier sermon, devant l’énigmatique stupa, dans le silence du lieu et la solitude des ruines, que j’ai eu la sensation d’être transporté dans un autre monde, sur un autre plan de perception, dans une nouvelle dimension de l’existence. Plus profonde, plus grave. Et me venait une joie apaisante comme lorsque l’on reçoit enfin un début de réponse à une question obsédante.

Là, à l’écart de l’agitation des hommes, loin du tumulte de la ville, loin des dieux démultipliés qui ne sont pour moi que les héros de merveilleuses histoires et non pas les aspects d’un dieu auquel je ne crois pas.... j’entrapercevais une lueur dans un interstice du temps, une direction vers laquelle me diriger.

Et j’entrevoyais déjà un autre voyage.

BÉNARÈS - VARANASI – KASHI
Supplément à
ont été revisitées
en décembre 2008
et mises en page
à Laval
en juillet 2009

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