Sur la nudité du Christ
dimanche 22 mars 2026

par Ainulindalë


Cet article s’inscrit dans un vaste dossier : Via crucis, Via lucis
Il appartient à la rubrique : Le corps vécu sur la Via crucis
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Jésus vient d’arriver en haut du Golgotha. Le chemin touche à sa fin. Les cinq dernières stations du Chemin de croix se jouent comme les pièces de théâtre classiques dans une unité de lieu. Là se situe la station 10 du Chemin de croix. Elle mentionne que "Jésus est dépouillé de ses vêtements".

Ce n’est pas la première fois dans le parcours de ce vendredi qu’il est défait de ses vêtements. Déjà, chez Pilate, ou chez Hérode selon les textes, il est déshabillé afin d’être flagellé, moqué, craché. Puis rhabillé pour prendre la croix.

Noé et ses fils
Bible allemande du XVe

A-t-il vraiment été mis tout nu ? Ce n’est pas précisé et ce ne sont pas les multiples représentations d’un monde pudibond qui vont nous l’apprendre. Peut-être lui a-t-on laissé un tissu autour des reins. Notre propos n’est pas de trancher sur ce point mais de considérer ici un certain état de nudité symbolique.

Dans la plupart des commentaires religieux de notre temps sur cette station, il est question de privation de propriété, de honte pour Jésus qui se retrouve "nu" face à tous ceux qui l’observent, en deux mots, d’une humiliation suprême.

Certes, il y a des antécédents sur la nudité et la honte dans la Genèse. Après le déluge et la sortie de l’arche, Noé plante une vigne. Il s’enivre de son vin et s’endort après s’être dévêtu. Il est aperçu nu par Cham, l’un de trois ses fils. Noé en colère contre ce "crime" impardonnable maudit la lignée de Cham et la condamne à l’esclavage. [1]

D’autres textes méritent d’être cités ici :

Bernard de Clairvaux dans son deuxième sermon pour les Rameaux fait un parallèle entre les vêtements de Jésus et ceux de la foule qui l’a acclamé lors de son entrée à Jérusalem.

« Qu’il y a loin de ces rameaux verdoyants au bois de la Croix, de ces fleurs à ces épines ! On s’était dépouillé de ses vêtements pour les étendre sous ses pas, et voilà qu’on lui arrache les siens et qu’on les tire au sort. »

La liturgie byzantine pour l’office des Laudes du Vendredi saint chante toutes les parties du corps de Jésus :

« Chacune des parties de votre sainte chair a souffert quelque douleur à cause de nous, votre tête, les épines ; votre face, les crachats ; votre bouche, le goût du vinaigre et du fiel ; vos oreilles, les blasphèmes injurieux ; vos épaules, la pourpre de dérision ; votre dos, la flagellation ; votre main, le roseau ; tout votre corps, les tiraillements sur la croix ; vos membres, les clous ; et votre côté, la lance. »

Pour autant, le Christ lui-même nous oriente vers d’autres lectures de la nudité.

Dans le logion 37 de l’évangile de Thomas, on peut lire :

« Ses disciples demandaient :
Quel sera le jour de ton apparition ?
Quel sera le jour de notre vision ?
Jésus répondit :
Le jour où vous serez nus
comme des enfants nouveaux-nés
qui marchent sur leurs vêtements,
alors vous verrez le Fils du Vivant.
Pour vous, il n’y aura plus de crainte. » [2]

Le commentaire du Père Humbert Biondi (1920-2002) sur ce logion est très évocateur :

« A l’interrogation sur la fin du monde, Jésus répond par une remarque sur les conditions de cette réussite du monde. Pour percevoir Dieu, il faut changer de système mental, et comprendre la convergence des diverses religions, philosophies et autres systèmes d’idées. Tels des vêtements, les systèmes de concepts nous enserrent. Il faut nous en libérer comme les gosses qui sont ravis de jouer nus au soleil ! (...)

Finalement, la nudité de l’esprit, le vide de soi, dont la nudité du corps est ici le symbole, est la condition de l’accession des individus, comme des groupes, à un état de conscience nouveau d’ouverture, de super-tolérance qui prépare l’entrée dans le monde divin. (...) » [3]

Station 10 - Jésus dépouillé de ses vêtements
Eglise Saint-Médard (Paris Ve)

Dans cette station 10 du Chemin de croix, Jésus est dépouillé de ses vêtements. Si on lit cette scène à lumière de l’accès à une spiritualité nouvelle, plus intérieure et tout à la fois plus ouverte sur le monde et dont le prix à payer est tout entier contenu dans un joyeux dépouillement, notre regard sur cette scène s’en trouve fondamentalement modifié.

La prochaine étape dans laquelle Jésus sera à nouveau nu sera celle du tombeau et du linceul qui cachera à la face du monde l’éblouissant instant de sa régénération.

Les Franciscains, inventeurs du Chemin de croix, ont donné à la station du dépouillement de Jésus le numéro 10. Pour celui qui, en ces circonstances tragiques, reprend "l’habit" d’Adam, l’homme primordial, comblé par la plénitude du Jardin d’Eden, quel autre nombre pouvait convenir que ce 10, nombre par excellence du retour à l’unité (1 + 0 = 1) ?

Lors de l’arrestation de Jésus au Mont des Oliviers, Marc termine ainsi son récit de la scène :

« Et tous ses disciples l’abandonnaient et ils s’enfuirent. Et un certain jeune homme le suivait, enveloppé d’un drap de lin fin [4] ; et des hommes nombreux allèrent et se saisirent de lui ; et lui abandonna l’habit dans leurs mains, et s’enfuit loin d’eux tout nu. » [5]

L’homme nouveau, celui qui accède à la nouvelle conscience annoncée par le Christ, "n’a plus de crainte" : c’est joyeux qu’il court nu vers "le Fils du Vivant".

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L’illustration de Noé provient du site : https://fr.wikipedia.org/
Les autres photos ont été prises par l’auteur :
 en haut, la station 10 du Chemin de croix de la basilique du Sacré-Coeur de Paris
 au centre du texte, la station 10 du Chemin de croix de l’église Saint-Médard de Paris (Ve)


[1Ge 9, 18-29
Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/

[2Traduction de Jean-Yves Leloup dans "L’évangile de Thomas" Edition Albin Michel - Collection Spiritualités vivantes - 1986

[3Pour consulter le site consacré aux travaux du Père Biondi : https://www.pere-biondi.ch/ 

[4Le mot employé dans cette ancienne version des évangiles pour le "drap de lin fin" est le même que celui qui désignera plus loin le linceul du Christ.

[5Traduction de la Vetus Syra (Texte du IIe siècle)- Passage extrait de l’ouvrage "Les quatre évangiles" Edition des Béatitudes - 2024

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