Histoire méconnue du Chemin de croix
dimanche 1er février 2026

par Le Pèlerin


Cet article s’inscrit dans un vaste dossier : Via crucis, Via lucis
Il appartient à la rubrique : Aux origines du Chemin de croix
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Le Chemin de croix, présent dans la plupart des églises catholiques est souvent un élément que notre regard passe sous silence. Si nous voyons le volume de la nef et l’enfilade jusqu’au choeur, si nous admirons les chapiteaux ici et la couleur des vitraux là, si nous parcourons les chapelles latérales, le déambulatoire et contemplons la statuaire... nous regardons rarement le chemin de croix. Qui a en mémoire, par exemple, la très belle harmonie du Chemin de croix de la cathédrale de Chartres ?

Si la forme des chapelles, églises et cathédrales s’est codifiée au fil des siècles, si les baptistères qui furent autrefois extérieurs aux bâtiments furent remplacés par des fonds baptismaux à l’intérieur des églises. Qu’en est-il des Chemins de croix ? Depuis quand ornent-ils la nef des églises ?

Pour tenter de répondre à ces questions - et d’en comprendre les réponses, remontons le temps à travers l’histoire des faits, celle de la liturgie et des figurations artistiques.

"La liturgie du Vendredi Saint n’a acquis que peu à peu le caractère qui est le sien aujourd’hui : celui d’une célébration de la mort rédemptrice du Sauveur sur la croix. A l’origine, la Pâque forme un tout indivisible, une seule fête ramassant en elle les deux aspects du mystère du Christ, mort et ressuscité. (...) L’élément le plus ancien de la célébration est le jeûne préparatoire à la veillée pascale (...)" [1]

Jérusalem - IIe siècle
Au temps de l’empereur Hadrien, les lieux considérés comme saints par les premiers chrétiens sont tous recouverts de terre afin que les souvenirs visibles de la vie du Christ soient cachés et oubliés de tous.

Jusqu’au IVe siècle, les chrétiens sont persécutés dans tout l’empire romain et doivent perpétuer dans le secret ce qui les lient. Ils encourent la mort via diverses pratiques dont la crucifixion toujours utilisée par les romains. La croix n’a pas sa place alors parmi les symboles qu’ils utilisent dans leur culte.

Le symbole de reconnaissance de la communauté est le poisson : Ichthus en grec ancien "poisson" est formé des lettres initiales des mots "Iesoûs Khristòs Theoû Huiòs Soter", qui signifie « Jésus-Christ, Fils de Dieu, [notre] Sauveur ». Jésus est représenté comme un jeune homme imberbe figuré en bon pasteur.

Fresque du IIIe siècle représentant Jésus en Bon Pasteur
sur le mur d’une tombe à la nécropole de Hisardere, à Iznik (Turquie)
Photo de Khalil Hamra / AP (2025)

Jérusalem - IVe siècle
C’est seulement au IVe siècle, après la reconnaissance du christianisme par l’empereur Constantin que les lieux saints sont dégagés à Jérusalem. En 325, Hélène, mère de l’empereur et chrétienne fervente, part sur place et fait rechercher les lieux de la Passion et de l’ensevelissement du Christ. Après avoir retrouvé ce qu’elle pense être "la vraie croix", elle fera édifier la première basilique du Saint Sépulcre.

"Dans la vision chrétienne, il n’existe pas de souffrance à l’état pur ; la voie étroite, les chemins raboteux et difficiles débouchent toujours sur la lumière de la Résurrection." [2]

A partir de cette époque, la vie du Christ commence à être représentée (Nativité, Passion...) La croix apparaît mise en scène mais il n’y a pas de Christ en croix. Et s’il est exceptionnellement représenté en croix, il ne semble pas souffrir. Dans d’autres représentations, il tient sa croix à la main comme un sceptre. En Orient, lorsque le Christ est représenté sur la croix, il est toujours vivant, dans une attitude plutôt triomphale. [3]

La liturgie de la croix
Alors se dessine une liturgie de Pâques en trois jours, commémorant la Passion, la Mort et la Résurrection du Christ. A cette époque, la célébration orientale consiste en une adoration de la croix seule. Croix remplacée localement par des reliques consistant en des morceaux de "la vraie croix". Point de crucifié visible au cours de ces cérémonies. Et c’est une croix que l’on parfume, emballe dans un drap et ensevelit symboliquement.
 [4]

Choeur de la basilique St Apollinaire de Ravenne (Mosaïque du VIe siècle)
Le saint évêque est représenté avec son étole. La croix est centrale dans sa composition. Point de crucifié, mais un petit visage du Christ au centre. Le Christ lui-même est représenté au-dessus de l’abside entouré de deux anges.

"Le Vendredi Saint n’est pas un vrai jour de deuil ; la mort du Christ est une victoire : elle est délivrance pour les hommes, et de cela ils se réjouissent ; elle est victoire et triomphe pour le Christ qui y trouve sa gloire. Tel est le mystère enseigné par l’évangile de Jean." (...)

"Le caractère triomphal de la liturgie de ce jour [Vendredi Saint] est manifesté dans l’adoration de la croix. Le "Pange lingua" de Venance Fortunat (530-609) illustre cet aspect dans sa première strophe : "Chante, ma langue, le combat, la glorieuse lutte ; dis le noble triomphe du trophée de la croix : le Rédempteur du monde, immolé, est vainqueur." La croix nous porte, nous guérit, nous attire à elle ; c’est l’arbre de vie qui répare le désastre causé à la famille humaine par le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. [5]

Art roman - Art gothique
Il y a peu de crucifiements dans l’art roman et dans ces rares représentations, le Christ a les yeux ouverts. Ce n’est que vers la fin du XIIe siècle que l’on commence à voir le Christ en croix les yeux fermés, le corps courbé. Il faut en effet attendre l’art gothique pour voir apparaître des représentations du Christ souffrant.

Pendant plus de mille ans, nous sommes bien loin d’une pratique ressemblant au Chemin de croix tel que nous le connaissons actuellement. Mais alors, comment et quand cela a-t-il commencé ?

Jérusalem, le trajet de la Via Dolorosa
Il se pratique toujours ainsi dans la ville sainte.

Jérusalem - XIVe siècle
En 1342, après la fin des croisades, les Franciscains, présents en Terre sainte depuis 1220, sont institués par le Pape "gardiens officiels des lieux saints de Jérusalem".

Très soucieux de pédagogie à l’égard des croyants, les Franciscains dès l’origine et sous l’impulsion de leur fondateur saint François créent des pratiques facilement accessibles à tous afin de développer la foi populaire.

Ils sont ainsi en Italie, les créateurs de la crèche pour célébrer la Nativité. Dans le même esprit d’évangélisation, ils créent à Jérusalem la Via Dolorosa, premier "Chemin de croix" dont ils seront les actifs propagateurs aux siècles suivants.

A Jérusalem, ils instituent donc dans la ville sainte une procession destinée à commémorer la montée au Golgotha en parcourant l’exact chemin emprunté par le Christ chargé de la croix. Plus de mille ans, nous l’avons dit, se sont écoulés depuis les faits ainsi célébrés.

On sait aujourd’hui que les lieux repérés ne sont sans doute pas tous les bons. [6]Toujours est-il qu’immédiatement, les pèlerins participent nombreux à cette sainte déambulation. Leur dévotion, à coup sûr, sanctifie les étapes choisies. [7] Au fil du temps, le nombre de stations variera de huit à plus de trente...

Via Dolorosa : station 5
Des disques de bronze marquent les stations de la Via Dolorosa ; les bras croisés sont un symbole franciscain.
Via Dolorosa - Station 7
Chapelle des Franciscains
Via Dolorosa - Station 2
Sur le trottoir de Lithostrotos sous le couvent des Soeurs de Sion, marques sur une dalle au sol, indiquant un jeu de dés des soldats romains nommé le Jeu du Roi. Il est probable que ce pavage date d’une époque postérieure.

Actuellement, plusieurs stations de la Via Dolorosa abritent une chapelle et parfois, des vestiges anciens y sont visibles. Dès le Moyen Age, quelques rares Chemins de croix sont installés en Italie par des religieux de retour de pèlerinage.

Jérusalem - Via Dolorosa : la 9e station proche du Saint Sépulcre
Lieu présumé de la 3e chute de Jésus sous le poids de la croix.

XVIIe au XIXe siècles
Il faut attendre le XVIIe siècle pour que le pape Innocent XI permette aux Franciscains d’installer des Chemins de croix dans leurs églises de par le monde.

Léonard de Port-Maurice

Et le XVIIIe siècle pour que le pape Clément XII autorise l’installation de Chemins de croix dans n’importe quel lieu pieux à la condition qu’ils soient installés sous l’autorité d’un franciscain.

C’est durant ce même siècle que le frère franciscain Léonard de Port-Maurice élève plus de 500 Chemins de croix publics partout en Italie ; c’est lui qui fixe le nombre de stations à quatorze ainsi que leurs intitulés du procès de Jésus à sa mise au tombeau. C’est lui, donc, qui insère cinq stations sur quatorze évoquant des faits non cités dans les évangiles ; lui qui parsème ce chemin d’éléments, de nombres, d’images profondément symboliques. Pourquoi celui qui est l’ami des papes, celui que l’on surnomme « le grand missionnaire de notre temps », celui qui sera canonisé par l’Eglise de Rome a-t-il fait ces choix ? L’enquête reste à mener.

Il faut attendre 1862 pour qu’un décret du Saint-Siège permette aux prêtres d’installer eux-mêmes un Chemin de croix dans leurs églises.

Pour ouvrir toutes grandes les portes sur la suite de l’aventure

La pratique du Chemin de croix peut être liée au culte de la souffrance, d’une mortification mêlée de culpabilisation selon la compréhension qui a fait surface durant le deuxième millénaire de la chrétienté. Elle peut aussi être vécue par le cherchant dans la dynamique des commencements, comme une marche intérieure à la rencontre de symboles puissants, préparant au silence du tombeau, à l’illumination et à la joie pascale. C’est dans cet esprit que s’ouvre le présent pèlerinage.

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L’image d’en-tête provient du site : https://fr.wikipedia.org/wiki/Custodie_franciscaine_de_Terre_sainte
Les autres illustrations proviennent des sites :
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Ichthus
 https://www.lemonde.fr/sciences/
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Basilique_Saint-Apollinaire_de_Classe
 https://fathermarknichols.wordpress.com/
 https://www.delices-mag.com/
 https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9onard_de_Port-Maurice


[1Dom G.M. Oury "Le Christ fêté par l’Eglise" Editions de Solesmes 1994 p.101

[2Dom G.M. Oury "Le Christ fêté par l’Eglise" Editions de Solesmes 1994 p.69

[3Source : "Le Christ - Encyclopédie populaire des connaissances christologiques" publiée en 1935 sous la direction des abbés Bardy et Tricot - Chapitre XXIV : Le Christ dans l’art

[4Voir Dom G.M. Oury "Le Christ fêté par l’Eglise" Editions de Solesmes 1994 p.107

[5Dom G.M. Oury "Le Christ fêté par l’Eglise" Editions de Solesmes 1994 p.115 et 116

[6Lire sur ce sujet "L’authenticité de la Via dolorosa et du Saint-Sépulcre à Jérusalem" en ligne ici : https://revuethomiste.fr/

[7La Custodie franciscaine est toujours de nos jours en charge des lieux saints de Terre Sainte. Pour en savoir plus : https://www.custodia.org/fr/ 

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