Le dé, la croix et la Lumière
jeudi 19 mars 2026

par Ibis


Cet article s’inscrit dans un vaste dossier : Via crucis, Via lucis
Il appartient à la rubrique : Nombres et Géométrie sur la Via crucis
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Les images qui viennent en tête à l’évocation du « Chemin de croix » sont à l’évidence du domaine compassionnel. L’iconographie, dans l’histoire, nous expose les différentes scènes qui composent cet épisode fondamental de la mystique chrétienne sous l’angle de la sensibilité, de façon que le spectateur ressente les souffrances du Christ. Plus cette iconographie est récente et plus l’aspect souffrance est saillant.

Mais il se pourrait que sous les habits théâtraux se cache autre chose propre à enrichir notre vision de cet important épisode. Suivons pas à pas les stations du Chemin de croix du Christ, et remarquons d’ores et déjà qu’un nombre a été fixé : quatorze.

Les 14 stations du Chemin de croix

Ce sont les Franciscains qui au XIIIe siècle à Jérusalem ont instauré cette pratique. Le nombre de stations était alors varié dans la ville sainte : sept, neuf ou douze selon les périodes.

Le nombre de quatorze a fini par s’imposer dans tout le monde catholique à partir du XVIIe siècle sous l’influence de l’Ordre de saint François. Il a été la règle jusqu’à Jean Paul II, et bien des églises sont dotées des quatorze représentations.

Arrêtons-nous quelques instants sur la notion de chute. Absentes des évangiles, les trois chutes ont été rajoutées par les Franciscains. Trois fois dans le chemin, le Christ tombe. Et à la fin du chemin, c’est dans un tombeau qu’il est placé. Il ne s’agit pas là de simples chutes, mais aussi de connexions avec la terre, propre à accueillir les morts mais aussi à faire germer le grain.

Une chute c’est tomber certes, mais c’est aussi se relever, trouver la force de le faire, puiser quelque part des ressources qu’on ignorait. Chute après chute, il faut réactualiser la promesse pour se relever.

1. Jésus est condamné à être crucifié
2. Jésus est chargé de sa croix
3. Jésus tombe pour la première fois

Faisons une pause : Jésus tombe au bout de 3 stations.
Station 3
1. Jésus rencontre sa mère
2. Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix
3. Véronique essuie le visage de Jésus
4. Jésus tombe pour la deuxième fois

Nouvelle pause : Jésus tombe au bout de 4 stations.
Station 7
1. Jésus rencontre les femmes de Jérusalem
2. Jésus tombe pour la troisième fois

Dernière pause : Jésus tombe au bout de 2 stations.
Station 9
1. Jésus est dépouillé de ses vêtements
2. Jésus est cloué sur la croix
3. Jésus meurt sur la croix.
4. Jésus est détaché de la croix
5. Le corps de Jésus est mis au tombeau
Fin du parcours, toujours au Golgotha : au bout de 5 stations
Station 14

La puissance opérative de ces chutes vaut bien sûr par le sens, mais aussi par le rythme.
La première constatation que l’on peut faire de prime abord, est que le nombre de stations entre les chutes de Jésus n’est pas régulière. D’abord 3 puis 4, enfin 2 puis 5. Souvenons-nous bien qu’il s’agit ici de l’écart entre ces stations et non de leur numéro.

Continuons avant d’y revenir.

Le dé

Les dés sont présents sur la scène du calvaire par le truchement des soldats jouant aux dés la tunique sans couture du Christ et ils font partie des objets de la Passion. Le dé est doté par ailleurs d’une grande profondeur historique et initiatique, il figure par exemple parmi les jeux de Dionysos enfant.

Le dé est d’abord un cube.
Le cube est un des cinq solides pythagoriciens, avec le tétraèdre, l’octaèdre, le dodécaèdre l’icosaèdre. Sa particularité est de présenter six faces carrées, s’opposant deux à deux de façon parfaitement régulière. Déplions maintenant le cube, nous voyons qu’il a 11 patrons possibles.

Nous garderons deux d’entre eux pour la suite. Nous reconnaissons aisément une croix en forme de tau, et une croix latine. Ces deux patrons du cube sont pertinents dans le cadre de notre étude.

Voyons maintenant la composition du dé.
Les nombres figurés sur les six faces s’opposent deux à deux de façon que leur somme soit 7. Opposé au 4 se trouve le 3, opposé au 5 se trouve le 2 et opposé au 6 se trouve le 1. Dans la longue histoire du dé, depuis la plus haute antiquité, il a été créé d’autres agencements, néanmoins celui-ci est le plus courant, et désormais la norme.

Voyons ce que cela donne une fois le dé déplié.

Regardons simplement la partie verticale pour l’instant.
Nous pouvons d’ores et déjà poser que :
 la somme des quatre faces situées dans le bras axial de la croix est 14.
 les nombres figurés sur ce bras, 3-2-4-5 s’opposent bien deux à deux pour donner 7 (3 + 4 = 7 ; 2 + 5 = 7).
 que ces nombres 3-2-4-5 sont les mêmes que le nombre de stations entre les chutes 3-4-2-5.
 mais que l’ordre est différent : bras du dé 3-2-4-5, rythme entre les chutes 3-4-2-5.

Il semble donc que le cheminant ne suive pas de façon linéaire le bras du dé, mais qu’il évolue de façon différente. Il débute son trajet par le 3 puis saute au 4 complétant ainsi la somme 7. Il continue par le 2 pour sauter vers le 5 complétant là encore le 7.

Ce nombre 7 est très important. Nous n’en rappellerons pas ici la richesse symbolique, mais on peut souligner que, le dé présentant six faces, la place du sept revient au centre. Il est donc toujours présent, mais invisible.

A chaque fois que le cheminant complète le sept, il matérialise ce centre invisible. Le 7 en tant que nombre premier étant en quelque sorte le légat du un, c’est bien dans la conscience de l’unité qu’il accomplit son voyage.

Allons plus avant dans l’analyse du trajet.

Le signe de croix

Le chemin tracé par le cheminant figuré par le Christ met en lumière une loi opérative sous-jacente à la composition de nombreux rituels quelques soient les traditions. Elle est montrée dans la tradition chrétienne par le signe de croix que font les chrétiens pour accompagner leurs prières ou en geste de protection.

La main rejoint quatre points situés sur le corps avec un chemin précis. Ce chemin ne fait pas le tour de manière circulaire, il part d’un point pour aller vers son opposé, rejoint un troisième par une diagonale, pour rejoindre ensuite son opposé. Le chemin se croise donc lui-même au centre, révélant un point, invisible sinon.

Ainsi sont tracés dans le cercle le pentagramme et quantité d’autres étoiles. La lumière allant tout droit, rebondit à l’intérieur du cercle. Quand elle rebondit de façon régulière, elle trace des figures qui peuvent toutes être appelées croix.

Gardons cette représentation à l’esprit et considérons-la appliquée au dé.
Dans ce schéma, le parcours commençant au 3 comme nous l’avons vu précédemment, part directement en face vers le 4, se rend en diagonale chez son voisin le 2 et de là en face chez son complément le 5. Le chemin suit le signe de croix dans sa progression à l’intérieur du dé.

Considéré de cette manière, le rythme des stations et des chutes correspond. Sur le schéma ci-contre, il a été choisi d’exposer la croix en quelque sorte couchée, de manière à bien montrer que le parcours effectué pendant les quatorze stations (3 + 2 + 4 + 5 = 14) a lieu sur le plan horizontal.

Le Christ parcours les quatorze stations sur le plan mondain, il chemine à pied, comme on le fait sur un plan horizontal. Les trois chutes elles, préfigurent qu’un plan vertical se prépare.

Station 11
Chemin de croix de Lourdes (Hautes-Pyrénées)

En effet, la croix va être érigée. Pendant la scène du calvaire qui se déroule sur les 5 dernières stations, le Christ fut d’abord cloué sur la croix puis celle-ci levée. Le chemin qui était jusque-là placé dans le monde phénoménal figuré par l’horizontalité, sera une fois les quatorze stations accomplies, placé en deçà et au-delà du monde phénoménal.

Pour comprendre la descente aux enfers et l’ascension du Christ, nous devons introduire une nouvelle notion, la sphère.

La sphère

La sphère, à l’instar du cercle a ceci de particulier que les points qui la composent sont indéfinis. On ne peut pas lui octroyer un haut, un bas, ou quelque autre repère. C’est en faisant tourner la sphère sur elle-même que les premiers repères vont être créés en manifestant l’axe de rotation, et ses deux pôles.

Considérée en tant que planète, en revanche, nous avons tout prêts des repères tout à fait intuitifs et pertinents.

Quand nous nous plaçons dans un champ par exemple, et que nous nous munissons d’une boussole, nous pouvons constater qu’à partir du point où sommes, la boussole indique quatre directions principales, l’Est, l’Ouest, le Sud et le Nord, selon deux axes : Nord-Sud et Est-Ouest. Il manque le ciel au-dessus de la tête, le Zénith, et le sol sous nos pieds, le Nadir pour compléter la sphère.

Nous avons donc quatre direction horizontales sur deux axes, et deux directions verticales sur un axe, ce qui fait : trois axes et six directions.

Le dé avec ses six faces nous offre une structure de la sphère idéale.

Une fois le dé posé, quatre faces indiquent les points cardinaux horizontaux, une face visible indique le zénith et une face cachée, le nadir. Le dé apparait, avec les qualités que nous avons analysées, comme un révélateur de la structure de la sphère, son squelette en somme.

Une petite aparté...
Quand nous ajustons le cube à l’intérieur de la sphère, nous constatons que les huit pointes du cube sont en contact avec la surface interne de cette même sphère. En additionnant ces huit points avec les six directions, nous trouvons 14, nombre de stations du Chemin de croix.

Occupons-nous maintenant de ce que la structure du dé et sa construction numérique pourrait nous apprendre sur les rythmes qui animent le Chemin de croix, en gardant toujours à l’esprit que c’est un voyage au centre de la sphère qui est décrit.

Deux faces du dé sont maintenant à attribuer.
Gardons la représentation du patron de dé où les quatorze stations sont placées de façon horizontale. L’une se trouve sous le chemin et l’autre au-dessus. Elles sont le Zénith et le Nadir de la sphère et matérialisent le trajet vertical qui sera maintenant celui du Christ.

Attribuer le 6 au Nadir et le 1 au Zénith semble évident : le 6 comme saturation du pluriel, et le 1 comme image du ciel azuré, demeure du divin suprême.

L’Empereur tenant une sphère avec un col
Tarot de Visconti-Sforza (XVe)

Ainsi, après avoir parcouru en croix le chemin des quatre horizons, le cheminant descend dans le Nadir-6 aux royaume des morts comme le dit le Credo catholique, où dans la boue des mémoires karmiques comme on dirait ailleurs.

C’est là l’étape indispensable à celui ou celle qui aspire à la libération. Rien de neuf n’advient sans que l’ancien ne soit résilié.

Une fois cette étape effectuée, le cheminant monte verticalement vers le pôle Zénith-1 compléter le 7 initié par le 6. C’est là, à ce point que se trouve le col qui forme l’ouverture par laquelle la conscience cheminante pourra s’échapper de son état d’ignorance.

Notons qu’il sera passé trois fois par le centre du dé ou sphère : du 3 au 4, puis du 2 au 5, et enfin du 6 au 1.

Le Christ crucifié est entouré de deux larrons, l’un bon, l’autre mauvais. Eux aussi sont crucifiés, c’est-à-dire ramenés au plan vertical. Considérés sous l’angle du dé, ils pourraient symboliser les deux pôles de la sphère, soit le nombre 6 pour le mauvais larron, et le 1 pour le bon.

Station 12
Eglise de Villaines-les-Rochers (Indre et Loire)

Éclairons maintenant d’une manière différente le trajet les quatorze stations rythmées par les trois chutes.

En plaçant linéairement les six nombres que manifeste le dé, nous constatons que la lumière démarre son trajet par deux nombre médians, 3 et 4, puis s’étire par 2 et 5, pour finir par les deux extrémités 6 et 1, comme irrésistiblement aimantée par l’unité.

« Il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts. »
(Credo des apôtres)

Nous sommes en droit de nous demander pourquoi les Franciscains ont ressenti le besoin de rythmer le Chemin de croix. Aménager des étapes pour que les fidèles puissent prier ? Dans ce cas, pourquoi les placer en rythme irrégulier ? Ont-ils souhaiter révéler des rythmes utiles à celui qui opère ?

Le sujet a parcouru les six directions, plus rien ne subsiste, il a transfiguré la sphère, il a convoyé la Lumière dans toutes les régions du monde et accompli son nombre d’homme en complétant 3 fois le nombre 7. Plus rien ne subsiste, pas même les fantômes coincés dans les ténèbres infernales, tout est désormais Lumière sans ombre.

Pour lire des textes inédits en lien avec les thèmes traités ici


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 Les vignettes rondes des stations 3, 7, 9 et 14 sont des photos des Baladins de la Tradition prises dans l’église du Saint Sacrement à Paris (VIIIe).
 La station 11 du chemin de croix de Lourdes provient du site : https://regardindiscret.mondoblog.org/
 La photo de la station 12 a été prise par les Baladins de la Tradition à Villaines-les-Rochers (37)
 La carte de Tarot provient de https://www.elitarotstrickingly.com/
 La dernière image provient de https://www.alchemywebsite.com/inde...

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