Toupie, mouvement du vide
vendredi 3 avril 2026

par Jean Pion


Cet article s’inscrit dans un vaste dossier : Via crucis, Via lucis
Il appartient à la rubrique : Le Jeu du monde

Le Vendredi Saint, pour commémorer la Passion du Christ, les fidèles circumambulent dans l’église dans le sens sénestrogyre, en s’arrêtant devant une représentation de chaque station pour prier et actualiser les étapes du Chemin de croix. Ne pouvaient-ils pas simplement rester assis et écouter le drame depuis leur chaise ?

A Jérusalem, le jour de Pâques, la foule en liesse des fidèles orthodoxes dans la basilique du Saint Sépulcre fait trois fois le tour du petit édicule d’où jaillira juste après le feu sacré.

Les fidèles musulmans viennent des quatre coins du monde, parfois au prix de sacrifices de toute une vie, pour tourner autour de la Kaaba.

Autour de la Kaaba
La Mecque (Arabie saoudite)

Les bouddhistes tibétains tournent autour d’un stupa en psalmodiant des mantras ou font tourner des moulins à prières. Certains risquent leur vie pour tourner au tour du mont Kailash, Axis mundi sacré pour toutes les religions Himalayennes.

En Inde, d’immenses processions regroupant des dizaines de milliers de personnes honorent saints et divinités.

Dans le monde amérindien, la communauté en cercle danse en tournant lentement au son des chants religieux.

Partout dans le monde, solitaires ou en communauté, on éprouve le besoin de se mouvoir dans l’espace, bien sûr pour le sacraliser, comme lors des processions de village, mais peut-être bien aussi pour activer quelque chose, une force qui sans cela n’adviendrait pas.

Mont Kailash (Tibet)

Faisons un pas de côté, et allons voir là où la tradition cache quelques-uns de ses plus merveilleux secrets, le monde des jeux, et particulièrement l’un des plus universels, la toupie.

Qui ne connait pas les toupies ! C’est un petit jouet très populaire, on y joue sur tous les continents. Petits et même grands rivalisent d’adresse à faire tourner ce petit et même parfois gros, voire très gros objet. Le principe en est simple, le faire tourner vite, soit à l’aide d’une petite tige placée en son sommet, soit en le lançant à l’aide d’un lanceur, le plus souvent une ficelle, mais parfois un fouet comme il en existe en Chine par exemple.

L’objet en lui-même est inerte, mais en le faisant tourner, à partir d’une vitesse qui dépend d’un rapport masse-forme-vitesse, il se redresse. Si la vitesse est suffisante, il s’immobilise comme s’il n’était mu par rien. Au centre, un axe est né qui le maintient en un improbable équilibre. Puis la force qui a lancé la rotation commence à s’amenuiser. S’amorce alors une danse hésitante, l’axe perd de sa verticalité jusqu’à ce que, la force totalement épuisée, il se couche et cesse tout mouvement.

Ce processus est tellement fascinant qu’il est capable d’arracher un enfant à son écran ou faire parier des adultes sur la durée de la rotation. Quelque chose se passe, une force qui nous concerne et semble magique se montre sous nos yeux. Ce phénomène est tellement fascinant, que depuis des temps très anciens on joue à la toupie. On a retrouvé des toupies datant de l’antiquité égyptienne, babylonienne, grecque, chinoise ; la liste n’a pas de fin.

Elle figure même parmi les jouets de Dionysos enfant, avec le miroir, les osselets, la grenade ou pomme, le "rhombos" (sorte de hochet tournoyant produisant un son), la poupée articulée…

Ce sont les Titans qui ont procuré à Dionysos ces jouets. On peut donc présumer que sous leur aspect anodin se cachent des lois fondamentales, antérieures mêmes aux dieux puisque les Titans leur préexistaient. Après le démembrement de Dionysos par les Titans, les jouets ont très probablement joué un rôle initiatique dans le remembrement de son corps. Grâce à leur pouvoir pédagogique, le corps de Dionysos éparpillé dans l’ignorance a pu recomposer son unité.

La note initiatique de Dionysos est profondément liée à la mort et à la renaissance. Les fêtes Dionysiaques étaient célébrées vers Mars Avril, alors que la nature vit son grand renouvellement. La force vitale semblait endormie, et voilà qu’elle ressurgit à l’occasion du printemps. Durant ces fêtes, le plus grand désordre régnait, danses et musiques de transe, licence sexuelle au point d’émouvoir les autorités athéniennes du Ve siècle, renversement des valeurs et des hiérarchies.

On en retrouve des traces dans la période médiévale. Fulcanelli dans son ouvrage "Le mystère des cathédrales" rapporte qu’à cette période de l’année, avait lieu la fête des fous, des bacchanales débridées, impertinentes et obscènes tout autant que porteuses d’hermétisme. Prêtres, évêques et fidèles partaient en procession depuis la cathédrale au cri de Évohé, mot hérité directement de la Grèce antique. A la cathédrale de Langres, les enfants de chœur chassent de la nef leur toupie en forme de Tau à grand coup de fouet.

Dans la liesse en mouvement, la personnalité mondaine se dissout, chacun est emporté dans une sorte de folie où tout se confond : l’autre et soi-même, dehors et dedans, l’homme et la femme, le divin et le terrestre. Que cherchent ceux qui rentrent dans cette ronde folle sinon un moi non contingent, libre des déterminismes qui l’enserrent ailleurs qu’en son véritable soi ? Qui sait si en se perdant il ne se trouve pas, même le temps d’une nuit baignée dans la lumière de la lune impassible ? Qui sait si au creux de sa danse un silence ne se niche ?

La transe initiatique utilise ces pertes de repères pour introduire par des chants dont les paroles recèlent des clefs, par des musiques ouvrant les portes de la sensibilité, par des gestes et des rites marquant l’esprit, de puissantes images susceptibles de faire accéder la conscience à des plans supérieurs. Ce procédé est employé dans toutes les cultures à des degrés divers.

C’est dans la danse du soufi derviche qui imite le mouvement des planètes en tournant sur lui-même et autour d’un point vide, que la mise en corps de la force que la toupie enfante est le plus patent. Tout en dansant, et par la puissance de la récitation du Dhikr, l’axe invisible se forme en lui. Il s’abîme dans l’ivresse du divin qui envahit tout son espace intérieur. Il n’est plus ceci ou cela, il est le divin en mouvement.

Sans le mouvement, la toupie ne dit rien. Le dessin peint à sa surface reste là, identique à lui-même, mais sans vie. C’est en tournant que la toupie fond les couleurs superficielles en un blanc uni, et manifeste l’axe vertical qui la fait se tenir debout. Les certitudes mondaines disparaissent dans la fusion que provoque le mouvement, tandis que la conscience trône au centre.
Il faut mourir à l’immobile pour naitre au vide.

Ce que la toupie nous montre par l’exemple physique, le svastika en Inde nous l’enseigne en un signe simple à haute teneur symbolique. Le svastika est une toupie vue du dessus. Sa forme, une croix dont les extrémités indiquent qu’elle tourne sur elle-même. Par ses deux mouvements, sénestrogyre et dextrogyre, elle montre une grande loi de l’univers : tout se meut, tout advient puis disparaît, tout disparaît puis advient simultanément, alors que le centre de la croix lui, demeure inchangé.

Qui arrime son centre à la périphérie du monde est destiné à ne pas vivre plus que le temps d’une toupie de bois. Mais qui a actualisé en lui-même la croix vivante qui trouve le mouvement à la source de toute vie, de toute conscience et de toute lumière, atteint alors l’immortalité.

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