De la sainte Lance à la Table ronde
samedi 28 mars 2026

par Dazur


Cet article s’inscrit dans un vaste dossier : Via crucis, Via lucis
Il appartient à la rubrique : Arma Christi - Les instruments de la Passion
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Dans la scène de la crucifixion, parmi les personnages qui sont au pied de la croix, se trouve un soldat qui, après avoir constaté - écrit Jean - que Jésus était mort, lui donna au côté un coup de lance. Il en jaillit du sang et de l’eau.

Couteau orthodoxe

La tradition donna au soldat le nom de Longin et parfois même, le grade de centurion. Quant à sa lance, elle eut un parcours bien étonnant.

Ayant blessé le corps de Jésus dans ces circonstances si particulières, la lance prit tout naturellement sa place parmi les "Arma Christi" ou "Instruments de la Passion". Mais, alors qu’il est habituellement admis que les "Arma Christi furent exclusivement des éléments ayant été utilisés contre Jésus, afin de le dénoncer (pièces de monnaie), de le trahir (coq), de le condamner (aiguière d’eau de Pilate), de le torturer (flagellum, couronne, ...) ou de le mettre à mort (croix, clous, ...), il semble que la Lance permit de véhiculer une notion nettement différente.

Dans le christianisme primitif et aujourd’hui encore dans la liturgie orthodoxe, le terme de "sainte lance" désigne le couteau liturgique qui permet de découper le pain durant l’Eucharistie, renouvelant symboliquement sur le pain devenu corps du Christ la blessure infligée par Longin lors de la Crucifixion. [1] C’est dire le côté "positif" attribué à la Lance pour qu’elle soit ainsi associée au moment le plus saint de la liturgie. Comment expliquer ceci ?

Revenons à la scène de la crucifixion.

  • Si Jésus est déjà mort, comme le laisse entendre Jean dans son évangile, le coup de lance est parfaitement gratuit et sans effet. Pourquoi Jean, le seul des évangélistes, a-t-il dans ce cas tenu à mentionner ce fait ?
  • Si le coup de lance et son auteur Longin - canonisé par les Églises d’Orient et l’Occident [2] - furent tant vénérés jusqu’à ce jour, c’est peut-être que leur action fut au contraire salvatrice. Le coup de lance, habilement donné, aurait libéré la plèvre de Jésus - toujours vivant - de son eau menaçant de l’étouffer et lui aurait au contraire sauvé la vie. Ceci est une théorie qui est loin de faire l’unanimité. Nous la signalons pour tenter de comprendre l’aura positive qui semble entourer Longin et sa lance dès les origines.
Beatus-de-Gérone (vers 975)
Trésor de la cathédrale de Gérone (Espagne)

On remarque sur cette représentation de la crucifixion, le Christ serein et avec les yeux bien ouverts au moment du coup de lance de Longin - dont on lit le nom sous son bras. Juste sous les pieds de Jésus se trouve une coupe qui se remplit de son sang. Sous la croix figure le cadavre d’Adam qui, selon la légende, aurait été enterré sur la colline du Golgotha.

La sainte Lance figure parmi les reliques de la Passion et à ce titre, elle se multiplia à l’époque des Croisades. On compte au moins cinq ou six "vraies" lances, du Vatican à Vienne en passant par plusieurs autres villes et pays [3]

Les chevaliers à la table du Graal
Manuscrit sur parchemin daté de 1351

C’est également au plein coeur du Moyen Age que la Lance fit ce que l’on pourrait appeler "une seconde carrière". Car voilà qu’elle apparaît dans une énigmatique procession au sein d’un royaume sinistré sous les yeux ébahis d’un très valeureux chevalier.

Toujours associée à la coupe du Graal dans les romans de la Table ronde, cette lance de fer qui saigne et qui a des pouvoirs de guérisseuse, serait issue, selon les commentateurs, des mythologies celtique et nordique.

Il n’en demeure pas moins qu’au tournant du XIIe siècle, Robert de Boron donne à l’aventure une interprétation résolument chrétienne. A partir de là, la cour du roi Arthur devient une cour chrétienne et les multiples péripéties des chevaliers de la Table ronde se christianisent également.

L’objet de la quête est toujours le Graal mais celui-ci devient la coupe qui aurait recueilli le sang du Christ lors de sa Passion, et la sainte Lance, celle qui transperça le côté de Jésus, fait, à ce titre, partie du cortège.

Telle est, brossée à grands traits, l’épopée de la Lance que seul mentionne Jean l’évangéliste. En aurait-on ici entrevu quelque raison ?

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