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Crise de civilisation : analyse d’un cherchant
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Notre monde, la civilisation occidentale particulièrement, ressemble à une très haute colonne de pierre, ou bien à une tour, patiemment construite au fil des siècles, pierre après pierre, générations après générations, chacune reprenant le travail de ses pères pour élever un monument d’une hauteur infinie, dépassant les nuages. Mais le temps faisant son œuvre, il érode l’ouvrage en commençant par les pierres les plus anciennes qui redeviennent ce qu’elles étaient avant d’être roche : une multitude de petits cristaux de sable. La base est devenue instable, oubliée qu’elle est par les ouvriers qui travaillent très haut, très loin dans le ciel. C’est une loi immuable, celle du « grand respir » : tout ce qui croît, décroît, la mer monte et redescend, le soleil monte dans le ciel le matin et redescend le soir, un être humain naît, grandit, rapetisse et meurt, ses facultés physiques et intellectuelles suivent le même cours. C’est l’inéluctable mouvement du Tao. Il en est ainsi de toutes choses, toutes formes : « Cette âme qui est un attribut de tout être animé, naît, grandit, décline et meurt avec le corps ; ses atomes se dispersent comme les autres. » [1] « Nihil novi sub sol » Les sciences se multiplient, les savoirs se spécialisent, mais, ce faisant, ils perdent leur relation entre eux et le sens du Tout leur échappe. Ainsi en est-il, par exemple de la médecine, qui produit de très nombreuses spécialités. Ici on soigne un estomac ailleurs un poumon mais jamais on ne prend en compte le patient dans sa globalité physique, psychique et spirituelle, et plus encore sa relation à la nature et au cosmos. Dans les sociétés anciennes, ces divers éléments n’étaient pas pensés comme des réalités séparées. Les mythes, les rituels, et les récits des anciens intégraient l’expérience de chaque humain et de toute l’espèce dans un cadre symbolique lié à l’univers, à l’universel. La pensée moderne engendre tout autre chose : une puissance d’analyse remarquable, mais au prix d’une fragmentation croissante de notre compréhension du réel. Or les remarquables progrès techniques dans le domaine matériel et la médecine, entre autres, nous font perdre de vue les vertus invisibles comme la morale et le respect des lois par exemple qui sont le « lubrifiant » du vivre ensemble et, progressivement la violence gagne du terrain, ce qui génère ipso facto, un durcissement des institutions pouvant aller jusqu’à la dictature et la surveillance généralisée que beaucoup semblent souhaiter. « La faiblesse est sublime, la force est méprisable. Quand un homme naît, il est faible et souple. Quand il meurt, il est fort et raide. Quand un arbre croît, il est souple et tendre ; quand il devient sec et dur, il meurt. La dureté et la force sont compagnes de la mort. La souplesse et la faiblesse traduisent la fraîcheur de la vie. C’est pourquoi ce qui a durci ne vaincra pas. » Lao-Tseu Dans « La crise du monde moderne », René Guénon nomme les différents facteurs engendrant cet état de délitement sociétal et/ou en étant la conséquence. Parmi ceux-ci nous en retiendrons plusieurs et pour commencer « l’individualisme ». Par « individualisme » il entend « la négation de tout principe supérieur à l’individualité et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments humains ». Ce phénomène apparaît à la Renaissance et prend le nom d’« humanisme » [3] qui de fait n’est pas, comme on le croit généralement une sorte d’empathie des humains pour leurs semblables mais, bien au contraire, un refus individuel de se ranger sous un principe supérieur, qu’il fut moral ou religieux. René Guénon dénonce également le matérialisme. Il ne s’agit pas là d’un seul défaut bien humain mais d’une théorie datant du XVIIIe siècle formulée par Berkeley qui, par la suite deviendra une conception suivant laquelle il n’existe rien d’autre que la matière. Il en résultera un paradigme donnant la prépondérance aux choses de l’ordre matériel et aux préoccupations qui s’y rapportent. Ce paradigme est aujourd’hui bien mis à mal par la science quantique et même démontré faux par les travaux de certains dont le philosophe Bernardo Kastrup. [4] Il fut, certes un vecteur de progrès technique et social important en médecine également, mais au prix de l’oubli de ce qui constitue l’humain qui est rappelons-le « corps, âme et esprit ». Il traite aussi du « chaos social » qui est devenu actuellement un mode de gestion des peuples. Il n’entre pas pourtant dans des considérations sur la politique au sens commun du terme, dont il dit que ce ne sont que « des signes extérieurs de la mentalité d’une époque ». En effet, les dirigeants n’arrivent au pouvoir qu’avec l’assentiment des peuples et révèle l’état d’esprit général. Il nous faut donc, individuellement et surtout collectivement retrouver la véritable dimension de l’humanité. Car si nous sommes debout ce n’est pas seulement pour une verticalité physique mais bien pour être le lien entre le ciel et la terre. Féconder la matière de l’Esprit d’en haut et faire remonter les énergies de notre mère la terre. (c.f. L’homme de Mencius) [5] Selon Jung, une vie humaine et partant la vie collective de tous les humains n’a de sens que dans l’intégration du « Soi » c’est à dire la divinisation de cette matérialité. Une citation de C.G. Jung nous éclaire sur le sujet qui nous intéresse : « Une fois que l’homme a réuni en lui les contraires, plus rien ne vient contrarier sa capacité à voir objectivement les deux aspects du monde [subjectif et objectif]. La division psychique intérieure est remplacée par une image du monde divisée, et cette seconde division est inéluctable car aucune connaissance consciente ne serait possible sans cette discrimination. Le monde n’est en fait pas divisé, car c’est un unus mundus que l’homme unifié a devant lui. Il lui faut cependant opérer une division au sein de ce monde unifié pour pouvoir le connaître, à condition de ne jamais oublier que ce qu’il est en train de diviser reste en fait toujours un monde unifié et que la division est une décision de la conscience » [6] « Ordo ab chaos » Il est important d’exercer notre conscience personnelle afin de ne pas céder à la tentation de participer à ce déclin. Soyons « dans le monde sans être de ce monde » (Jean 15 ;19). Gardons-nous aussi des idéologies qui promettent de rétablir l’ordre. Nous avons vu dans un passé récent les malheurs qu’elles engendrent. Contemplons, avec espoir, l’image de l’Ouroboros qui symbolise l’éternelle unité de toutes choses en incarnant les cycles de la Vie. Celui qui refuse d’accepter les choses qu’il ne peut changer se condamne à souffrir. Pourtant, chacun de nous a un rôle important à jouer dans cette phase civilisationnelle. Dans le Japon médiéval, la fabrication d’une lame de katana était un art sacré. Avant de se mettre au travail, les maîtres forgerons accomplissaient des rituels de purification – abstinence, bains rituels, prières, jeûne… – et observaient une stricte discipline spirituelle, convaincus que la pureté de leur conscience se reflétait dans la qualité de l’acier, et que la lame s’imprégnait de l’esprit de son artisan. De même, notre état mental et spirituel aura des répercussions considérables sur tout ce que nous construirons, développerons et entreprendrons. La pureté de nos intentions et la précision de notre vision seront, pour la nouvelle création, gages de force et de longévité. N’oublions pas le pouvoir puissant de la prière, qu’elle soit religieuse ou laïque : nos pensées imprègnent l’égrégore, nourrissent la conscience totale de l’humanité... « Il n’y a pas de solution à ce gâchis. Le seul moment où vous pouvez vivre ici confortablement dans ces conflits absolument inconciliables, c’est en ce moment où vous embrassez tout et vous dites : « Écoutez, je ne comprends rien du tout – Alléluia ! » ’ C’est le seul moment où nous vivons pleinement ici en tant qu’êtres humains. » – Leonard Cohen |
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– Le visuel de la tour a été créé par les Baladins de la Tradition avec une IA. [1] Extrait de Lucrèce : « De natura rerum » [2] « La crise du monde moderne » René Guénon (folio essais) paru en 1927. Dans cet ouvrage, Guénon reprend et approfondit sa critique du monde occidental. L’ouvrage eut un grand retentissement et est d’une actualité brûlante au XXIe siècle. [3] Pour mémoire l’« époque moderne » commence historiquement en 1492 avec la « Renaissance » qui est en fait un retour de l’Antiquité. [4] « Pourquoi le matérialisme est absurde » Berando Kastrup (13 mars 2023, Almora éditeur) et « L’idéalisme analytique en quelques mots » (16 janvier 2025 Almora éditeur) [5] Mencius (ou encore Meng Tzeu) est un penseur chinois confucéen du IVe siècle avant Jésus-Christ. Il a écrit un célèbre traité de morale basé sur l’accord entre la nature humaine et l’univers où il explique que l’Homme fait partie intégrante de l’Univers, qui est fait de matière et d’énergie plus ou moins dense. [6] Jung Pauli "Correspondance" |
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