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Haïti : l’offensive du clergé catholique : une thérapeutique de choc
samedi 15 novembre 2014

par Marie-Aure


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La mission d’évangélisation du clergé catholique remonte à une période bien antérieure à l’Ordonnance royale de novembre 1871. La présence apostolique est d’abord assurée par les Jésuites, puis par la Mission des Capucins au Cap sous la conduite d’un Préfet apostolique, le P. Saintin de Cursaux et la Mission des Dominicains à Port-au-Prince, sous la responsabilité du Préfet, le P. Charles Damien Duguet.

Quelles qu’aient été les difficultés et les péripéties rencontrées par ces apôtres de l’évangile chrétien, tant dans leurs rapports avec les autorités civiles, générales et locales que dans leurs activités pastorales au sein des masses serviles, à une époque où, sous l’impulsion de la Révolution française, le pouvoir politique lutte pour la suprématie sur le pouvoir spirituel, rien n’était plus clair que, dans ce pays à esclaves, le rôle social du clergé dut demeurer de toute première importance.

C’est à lui qu’il revenait, en effet, de contenir l’impétuosité des mouvements revendicatifs des esclaves en prêchant à ces derniers la résignation et l’obéissance aux desseins divins. « La religion, comme le souligne le P. Cabon de la Congrégation du Saint-Esprit dans ses "Notes sur l’histoire religieuse d’Haïti", n’est bonne que pour le peuple . »

Evangéliser les masses serviles, les Congos ou Dandas venus d’Afrique à l’âge adulte, l’air « stupide dans un monde tout nouveau », aussi bien que les esclaves créoles, c’est-à-dire ceux nés dans la colonie, n’engageait le clergé à rien d’autre qu’à inculquer le respect de l’ordre établi, en les aidant à s’affranchir de la réprobation qu’attiraient les coutumes africaines ; c’était les élever à la dignité de la civilisation chrétienne ; c’était, enfin, les amener au reniement de leurs origines africaines, de leurs traditions et, sous prétexte de leur montrer les chemins de la liberté, leur inculquer le goût de la servitude.

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L’Abbé Grégoire

Il arriva, dans la tourmente des protestations, que certains missionnaires se montrassent oublieux de leurs devoirs sacrés. L’abbé Grégoire à qui Toussaint Louverture, devenu Général de brigade en 1795 et Lieutenant du Gouverneur, s’était adressé par une lettre du 29 novembre 1796, pour obtenir douze prêtres pour le ministère ecclésiastique à Saint-Domingue, s’en prit avec virulence aux anciens missionnaires, dans un mémoire sur « L’étude de la religion dans nos colonies américaines » publié dans les Annales du 27 messidor, an V (15 juillet 1797).

« (Ils) ont cru, affirmait-il, leur ministère incompatible avec la liberté ou plutôt, accoutumés à le faire plier au gré des passions ou du caprice de ces hommes puissants dont ils attendent leur fortune, ils ont partagé leurs préjugés ou leurs vaines terreurs et les ont servis. »

Ces critiques acerbes portent témoignage de la volonté de l’abbé bénéficiaire de l’appui politique indispensable à l’œuvre apostolique, de remettre les pendules à l’heure. Les « ouvriers évangéliques » de Saint-Domingue s’accommodaient mal ou pas du tout de la culture populaire. La constatation amère de l’abbé l’amène au choix d’une stratégie souple, intelligente, susceptible d’assurer l’efficacité de la difficile mission d’instruire la masse des nouveaux libres. Le ministère évangélique est parfaitement compatible avec la liberté générale proclamée par Sonthonax [1]. Cette nouvelle pédagogie sociale transcende les luttes d’intérêts qui divisaient le clergé.

Dans la même ligne de pensée, l’évêque constitutionnel Guillaume Mauviel sacré le 3 août 1800, et installé dans l’ancienne partie espagnole de l’île, aura confirmé dans une lettre de communion à tous les évêques de l’Eglise gallicane, le double objectif de l’œuvre évangélique : « établir l’union entre les hommes de toutes les couleurs, resserrer les liens qui doivent unir les colonies à la métropole ». L’affranchissement général des esclaves ne répondait qu’à une nécessité de pure philosophie politique, à la suite de la Déclaration des droits par la nouvelle classe politique française de 1789.

Cette œuvre pacificatrice ne serait promise à aucun succès si devaient persister, dans la colonie, les pratiques de marronnage, les réunions occultes sur les habitations, au fond des bois, dans les ténèbres complices de la nuit, sous le patronage des représentants de « Satan », ces réunions occultes à caractère politique. Il fallait donc aux « ouvriers évangéliques » livrer une guerre sans merci aux prêtres du vaudou et aux sorciers que Vershuren , dans son ouvrage paru en 1948 sous le titre « Le Culte du Vaudou en Haïti », considérera comme « des hommes foncièrement méchants ». Selon ce prêtre, « les colons ne se montraient pas favorables à l’instruction religieuse des esclaves et leur donnaient souvent le mauvais exemple de sorte que la religion catholique ne peut pénétrer bien profondément dans l’âme des noirs, ni remplacer les croyances religieuses qu’ils avaient puisées dans le sein de leurs familles et dans le commerce avec les autres Africains ». Le culte vaudou est donc un culte satanique que l’Eglise civilisatrice doit extirper pour revaloriser la culture nègre entachée d’infériorité.

A cette situation terrible, il fallait une thérapeutique de choc. De tout temps, le clergé catholique s’est attaqué avec opiniâtreté aux houngans ou prêtres du vaudou, aux mambos ou prêtresses de ce culte, aux bocors ou guérisseurs, aux adeptes de Mackandal, de Don Juan Pedro, de Boumant, des sectes rouges. C’est la guerre aux superstitions, au fétichisme, à l’ophiolâtrie [2], à l’adoration des dieux multiples que les noirs découvraient partout dans la nature, à l’adoration des arbres sacrés ou arbres-reposoirs. Le tambour, les chants au langage incompréhensible, les danses sacrées ou même profanes (le calenda, le carabinier, la doudiaille, le kata, la danse des bâtons) , les cérémonies vaudouesques, les services funèbres, tout ce qui est traditions populaires, coutumes ancestrales est l’objet de la suspicion évangélique parce qu’incompatible avec l’éclat de l’Occident chrétien.

Ces préoccupations du clergé culmineront dans la fameuse campagne antisuperstitieuse initiée en 1939. Déjà, en l’année 1896, sous la baguette de Monseigneur Kersuzan, évêque du Cap, l’Eglise avait entrepris une offensive vigoureuse contre le vaudou, inaugurée par la « Conférence sur le vaudou ».

« Le vaudou, affirme ce prélat, fait partout et en toute publicité ses exhibitions sauvages, il a partout ses temples, partout s’immolent des victimes, et grand, bien grand est le nombre de ceux qui y participent. » (p. 12).

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L’évêque du Cap s’y attache à dénoncer les pratiques idolâtriques et superstitieuses ; il tente d’établir que le vaudou est une exploitation de gens simples par des prêtres rusés et habiles. Il préconise la diffusion de la vraie religion, avec le concours de toute la société et de la classe dirigeante. En conséquence, furent organisées des conférences, des réunions, des prédications. La « Ligue contre le Vaudou » fut créée en vue de la conversion des paroissiens grâce au dévouement des curés. Des sanctions sévères s’appliquaient aux vaudouisants et à tous ceux qui participaient aux cérémonies vaudouesques. La Sainte Table leur était refusée et interdiction faite aux houngans et aux mambos d’être les parrains et marraines des baptisés. Ces premières escarmouches s’achevèrent sans grand succès, au point qu’une lettre pastorale de 1913 qualifiera la pratique du vaudou de « monstrueux mélange ».

L’offensive reprit de plus belle en 1939, pour durer environ trois années, sous la houlette de Monseigneur Robert qui la justifia par la « découverte, par suite de circonstances providentielles de l’existence du « mélange » et surtout par la découverte que cette abomination n’était pas seulement le fait d’une personne isolée, mais la pratique courante de l’ensemble des convertis ». L’Eglise catholique d’Haïti avait-elle entretenu des liens véritables avec le peuple de Dieu dans ce pays ? Sa présence sur l’île remonte au temps de la colonie et voilà qu’un siècle plus tard, elle se prend à découvrir l’abominable « mélange », grâce à un homme du peuple, vaudouisant fervent, le nommé « Ti Jules », de son vrai nom Saint-Gilles Saint-Pierre (deux fois saint, soit dit en passant). Kersuzan et tous ses prédécesseurs avaient simplement échoué.

Alfred Métraux nous raconte, dans son livre bien connu « Le Vaudou haïtien », la passionnante histoire de la conversion de « Ti Jules » qui avait fait soigner trois de ses enfants dans la région de Trou d’Eau, près de Hinche, par un houngan à l’aide de « bains sentis », de « cordes à nœuds » et de « croix-digo » protecteurs. Ti Jules, à la suite de la révélation de sa mission divine, se fit prédicateur, exhortant voisins et amis à servir Dieu « sans mélange ». Imaginez Ti Jules faisant agenouiller ses ouailles, leur faisant réciter le credo et le confiteor, les portant à détruire leurs « cailles-mystères », à couper leurs « arbres reposoirs » et les engageant à renoncer par une formule sacramentelle terminée par ces mots : « Ak pitit ak travo, m detache, m attache, m renose ».

Voulez-vous savoir à présent quel fut le sort de Ti Jules ? Ce zélé prédicateur fut dénoncé comme hérétique par des voisins menacés dans leurs croyances et leurs traditions. L’autorité civile fut saisie du cas Ti Jules présenté comme un magicien qui « tournait la tête aux gens » au moyen de « paroles et d’instruments cabalistiques » et aussi comme un fauteur de troubles, un organisateur de « réunions dangereuses pour la sécurité de l’Etat ». Les pratiques vaudouesques étaient sanctionnées par une peine privative de liberté. Ti Jules fut arrêté, jugé et acquitté, mais condamné à une forte amende.

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Vévé des Loas

De l’avis d’Alfred Métraux, la conversion de Ti Jules serait le point de départ de la campagne des « rejetés ». Le clergé imposa aux convertis le serment des rejetés dont voici la teneur :

« Moi, devant Dieu présent dans le tabernacle, devant le Père qui le représente, je renouvelle les promesses de mon baptême. La main sur l’évangile, je fais serment de ne jamais donner un manger-loa quelconque, de ne pas assister à une cérémonie vaudou quelconque, de ne jamais participer à un service-loa que de quelque manière que ce soit ».

« Je fais serment de faire détruire ou de détruire le plus vite possible tous les fétiches et objets de superstition, s’il y en a sur moi, dans ma maison, dans mon habitation ».

« En un mot, je fais serment de ne jamais m’abaisser à quelque pratique superstitieuse que de soit ».

« (Pour les personnes mariées) Je promets en outre d’élever tous mes enfants, sans exception, dans la religion catholique et romaine, hors de toute superstition, me soumets pleinement à l’enseignement de cette Sainte Eglise ».

« Et je promets, avec la grâce de Dieu, de rester fidèle à mon serment jusqu’à la mort ».

Le serment pouvait bien être de quelque efficacité, puisque le peuple, en général, croit dans la vertu du serment et son inviolabilité. Il était exigé non seulement des gens d’humble condition et des paysans, mais aussi des gens de la grande société. Dans les campagnes, était aussi utilisé un catéchisme dont voici un extrait significatif des idées maîtresses de cette campagne antisuperstitieuse. On notera en passant qu’il est rédigé en français, une langue peu accessible aux gens des campagnes.

« Qui est le principal esclave de Satan ? Le principal esclave de Satan est le houngan.

Quel est le nom que les houngans donnent à Satan ? Les noms que les houngans donnent à Satan sont : loas , anges, saints, morts, marassas.

Comment les gens servent-ils Satan ? En péchant, en faisant des maléfices, de la magie, des "mangers-loas", des "mangers-les-anges", des "mangers-marassas".

Avons-nous le droit de nous mêler aux esclaves de Satan ? Non, parce que ce sont des malfaiteurs, ce sont des menteurs comme Satan. »

Voilà donc, dans sa touchante simplicité, l’enseignement que le clergé proposait et imposait au peuple d’Haïti. Les méthodes employées allaient des prédications, des réunions pastorales, des visites à domicile, des exorcismes, de l’administration des sacrements, de l’application de certaines sanctions jusqu’à la destruction sans complaisance des temples du vaudou, des « maisons de mystères », des croix dans les cimetières de famille, des objets rituels (tambours, assons , govis ), avec le concours des chefs de section, des gardes-champêtres et des juges de paix. Un curé français se signala par une telle vigueur dans cette œuvre destructrice dans la vallée de Marbial qu’il mérita, rapporte Métraux, le surnom de Lavalas. (A. Métraux, Le Vaudou Haïtien, Editions Gallimard, mars 1958, p. 305).

La campagne des rejetés suscita un mécontentement profond dans toutes les couches sociales du pays. Le serment antisuperstitieux fut jugé humiliant. D’une part, ce message du clergé étranger n’atteignait guère la conscience profonde des masses populaires ; d’autre part, la « bourgeoisie » s’en trouva offusquée. Certes, il y eut des convertis pour des raisons qui échappaient à la sagacité des membres du clergé. Mais la sincérité des nouveaux baptisés ne put jamais être vérifiée.

Le 22 février 1942, une fusillade éclata à l’église de Delmas au cours d’une messe inaugurale de la semaine de prédication antisuperstitieuse. Le pouvoir politique s’était désolidarisé de la campagne. Pour Monseigneur Robert, « la plus grande partie de cette masse si joyeuse d’être délivrée de son esclavage reprit ses chaînes ». Les sanctuaires se rouvrirent. Le vaudou sortit de la clandestinité. La nouvelle classe politique d’après 1946, à la suite des travaux de Price-Mars, reconnut dans le vaudou une religion égale en dignité à la religion catholique. Et aujourd’hui, depuis l’indigénisation du clergé, ne risque-t-on pas de déceler l’intrusion des croyances populaires jusque dans les rangs des « ouvriers évangéliques » ?

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L’illustration en tête d’article est la reproduction d’une oeuvre du peintre haïtien Mécéne Brunis "Le pays sacrifié" empruntée au site http://www.ens-lyon.eu

Le portrait de l’Abbé Grégoire provient du site http://fr.wikipedia.org

La peinture de Levory Exil vient du site http://www.weblettres.net

Le Vévé des Loas provient du site : http://jacques.prevost.free.fr/cahiers/cahier_27.htm


[1] Léger-Félicité Sonthonax, 1763 - 23 juillet 1813, révolutionnaire français girondin, il fut le premier législateur abolitionniste français en promulguant l’abolition générale de l’esclavage dans la province du Nord de Saint-Domingue, plusieurs mois avant que la Convention ne décide à Paris l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies le 4 février 1794.

[2] Ophiolâtrie : culte, adoration du serpent (ndlr)

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