Séraphîta
mercredi 21 novembre 2007

par Célestin Valois


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une vaste étude intitulée "Balzac et le Martinisme". Pour en consulter le plan. Pour revenir à la page précédente...

Même si Séraphîta est toute imprégnée de l’atmosphère Swedenborgienne du fait que la nouvelle se déroule en Norvège dans la vallée du Jarvis supposée marquée par la présence du "Bouddha du Nord", il n’en reste pas moins que cette vivante allégorie de Sophia et de l’Androgyne est éclairée magnifiquement par les conceptions de Jacob Boehme et de Louis-Claude de Saint-Martin.

Séraphîtus Séraphîta est bien l’Androgyne tel que le conçoit Boehme, il transcende la condition de la sexualité humaine ordinaire et plane au-dessus des passions que tentent de lui inspirer Nina et Wilfrid. Séraphîta a retrouvé l’état d’origine. A la fin, tout est comme au commencement. L’évolution est achevée.

Séraphîta a pu concilier les contraires, homme femme, corps terrestre et corps céleste. C’est un ange incarné.

Elle manifeste tous les pouvoirs thaumaturgiques de la créature céleste. Par ce fait, sa communication avec les humains ordinaires est presque impossible. En tant que corps, elle ne peut satisfaire le désir de Wilfrid, en tant qu’esprit, elle ne peut s’adresser à lui que dans ses songes. Dans ses songes, l’homme est en communication avec le monde des esprits mais cet état est chez lui inconscient. L’être intérieur est sans pouvoir sur l’être extérieur, contrairement à Séraphîta qui, comme Louis Lambert par ailleurs, semble presque écrasée par la puissance de l’énergie de l’âme.

"Wilfrid était tombé mort sur le tapis. Mais Séraphîta souffle sur le front de cet homme qui s’endormit aussitôt paisiblement à ses pieds. Après avoir imposé ses mains au-dessus du front de Wilfrid, les phrases suivantes s’échappèrent une à une de ses lèvres, toutes différentes d’accent mais toutes mélodieuses et empreintes d’une bonté qui semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses comme des lueurs que la déesse profane verse chastement sur le berger bien aimé durant son sommeil ..." Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves, qu’elles se parent d’images, flamboient et descendent sur toi".

Comprends-tu, pauvre cher éprouvé que sans les engourdissements, sans les voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence comme le vent des tempêtes emporte et déchire une faible toile, et raviraient pour toujours à un homme sa raison ? Comprends-tu que l’âme seule, élevée à sa toute puissance, résiste à peine dans le rêve aux dévorantes communications de l’esprit ?

Séraphîta possède ce don de spécialiste [1] privilège des génies que Balzac décrit dans la Comédie Humaine qui recherchent tous le même état, par des moyens différents.

"Par un seul regard, cette créature singulière l’entraînait en Esprit dans la sphère où la méditation entraîne le savant. La vision emmène l’artiste, où le sommeil entraîne quelques hommes, où la prière transporte l’âme religieuse, car à chacun sa voie pour aller aux abîmes supérieurs, à chacun son guide pour s’y diriger, à tous la souffrance en retour".

Dans l’entretien entre Nina et Séraphîtus sur le Fjord, perce l’allégorie d’un aspect fondamental de la philosophie de Boehme que Balzac semble avoir intégré.

Dans la Cosmogonie Boehmienne, les ténèbres ont précédé la lumière, le monde se manifeste par la victoire de la lumière sur les ténèbres. Mais les ténèbres, manifestation de la colère de Dieu, coexistent avec l’amour divin et l’homme placé entre ces deux abîmes doit faire l’expérience du mal pour prendre conscience de son origine divine et réintégrer le sein de la divinité.

Si Séraphîtus peut, à la fin de la Nouvelle, regagner le monde céleste c’est parce qu’il peut contempler l’abîme des profondeurs qui fait trembler Nina, parce que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, Séraphîtus vit dans la conscience de l’Unité, il a dépassé la dualité : Bien, Mal ; Vie, Mort ; Homme, Femme ....

"Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir ?" .... "son corps ne vacille pas, son front reste blanc et impassible comme celui d’une statue de marbre abîme contre abîme".

"Qui es-tu donc pour avoir cette force inhumaine à ton âge ?" .... " Mais, répondit Séraphîtus, tu regardes sans peur des espaces encore plus immenses". Et de son doigt levé, cet être singulier lui montra l’auréole bleue que les nuages dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs têtes et dans lequel les étoiles se voyaient pendant le jour en vertu des lois atmosphériques encore inexpliquées.
- Quelle différence ! dit-elle en souriant.

- Tu as raison, reprit-il, nous sommes nés pour tendre au ciel. La patrie, comme le visage d’une mère, n’effraie jamais un enfant".

Si Jacob Boehme considère paradoxalement l’androgyne primitif comme plutôt mâle bien que transcendant la polarité sexuelle : il l’appelle l’homme primordial, Balzac lui, donne à son androgyne une prédominance féminine. Le titre de la nouvelle est "Séraphîta" et Séraphîta rejoint les portraits de la femme mystique telle que nous l’a montrée Balzac dans "L’Envers de l’Histoire Contemporaine" avec madame de la Chanterie, Pauline de Villeneuve dans Louis Lambert et madame Claës dans "La recherche de l’Absolu" ou encore madame de Mortsauf dans "Le lys dans la vallée". Pour Balzac il y a une supériorité de la femme sur l’homme du point de vue mystique et, comme nous l’avons vu, sa conception de la femme est très tranchée : ou bien c’est un ange, ou bien c’est un démon. Responsable de la chute, elle est aussi rédemptrice et il semble que ce soit par la féminité que l’homme puisse s’acheminer vers l’androgynat, comme en témoigne cette remarque de Séraphîta à Wilfrid à propos de Nina.

"Oh ! ne soyez pas si dédaigneux, la femme comprend tout par l’amour ; quand elle ne l’entend pas, elle sent ; quand elle ne sent pas, elle voit ; quand elle ne voit ni ne sent, ni n’entend, eh bien ! cet ange de la terre vous devine pour vous protéger et cache sa protection sous la grâce de l’amour".

Et cette remarque de l’auteur de Séraphîta :

"Elle offrait l’image la plus complète, le type le plus vrai de la femme destinée aux oeuvres terrestres, dont le regard pourrait percer les nuées du sanctuaire mais qu’une pensée à la fois humble et charitable maintient à hauteur d’homme".

Et enfin, cette autre remarque de Séraphîta à Wilfrid qui résume tout :
- Oh ! reprit-elle, une femme depuis Eve a fait sciemment le bien et le mal.

- Je le crois, dit-il.

- J’en suis sûre, Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous rend si parfaites. Ce que vous apprenez vous autres, nous le sentons, nous".

Il semble bien que les poètes, les occultistes et les mystiques soient d’accord pour dire que "la femme est l’avenir de l’homme".

Citons l’Agenda de Mère - 26 avril 1972.
"Je commence à comprendre pourquoi Sri Aurobindo disait toujours que c’était la femme, (Mère caresse d’un doigt la joue de Sujata), qui pouvait faire la jonction entre les deux. Je commence à comprendre, un jour je le dirai. Je commence à comprendre. Sri Aurobindo disait toujours : c’est la femme qui peut faire la jonction entre l’ancien monde et le nouveau monde supramental. Je comprends".

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Célestin Valois

 

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[1] Suzanne J. Bérard : "Une énigme balzacienne la spécialité". "L’année Balzacienne 1965."

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Séraphîta
4 février 2008, par nordevan

Bonjour
Bravo pour l’article, mais une distinction plus nette entre "féminité" et "femme" éviterait les incompréhensions.
Tout comme associer "femme" et "Chute" est à la fois vrai et faux, suivant le niveau de lecture.


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