De la physiologie du mot à l’essence du verbe
vendredi 26 octobre 2007

par Célestin Valois


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une vaste étude intitulée "Balzac et le Martinisme". Pour en consulter le plan. Pour revenir à la page précédente...

Le langage fascine Balzac sous un double aspect. D’une part, chaque mot est chargé d’une lourde histoire qui renvoie au mystère des origines. D’autre part, chaque mot est forgé à partir des archétypes créateurs issus du Verbe Lumière, le FIAT LUX. L’autre aspect est donc la physionomie du mot, sa matérialité, son pouvoir magique, sa vibration.

"L’analyse d’un mot, sa physionomie, son histoire étaient pour Lambert l’occasion d’une longue rêverie".

Dans cette rêverie, l’écrivain utilise le mot comme un "mantra". Il le chevauche dans une course au sein des univers intérieurs. Le langage recréé des mondes.

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Om Mani Padme Hum

"Souvent, me dit-il en parlant de ses lectures, j’ai accompli de délicieux voyages embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme l’insecte qui, posé sur un brin d’herbe, flotte au gré d’un fleuve. La plupart des mots ne sont-ils pas teints de l’idée qu’ils représentent extérieurement ? A quel génie sont-ils dus ? S’il faut une grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine ? L’assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu’elles donnent à un mot dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple, des êtres inconnus dont le souvenir est en nous".

Les mots en viennent donc à être considérés comme des êtres doués d’une existence propre. L’écrivain peut bâtir des univers par la création de néologismes, par les noms de ses personnages et les noms de lieux.

"Pourquoi les noms des deux domaines récemment achetés, la Cassine et le Réthardière ... Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles en usage dans les évocations, ils m’expliquent la magie, ils réveillent les figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent, ils me mettent dans cette heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages. Mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dans les régions du monde spirituel ?" (Le Lys dans la Vallée).

La phrénologie du Gall et la physiognomonie de Lavater établissent, d’après Balzac, la relation d’analogie scientifique entre le corps et l’âme. De même, une véritable science du langage pour l’écrivain, permet de relier la physiologie du mot, c’est-à-dire sa représentation graphique et sa sonorité à son essence animique. Le langage a été souillé par la chute, il faut lui redonner sa force, sa vérité et sa pureté et c’est là le rôle sacré de l’artiste. [1]

"N’existe-t-il pas, dans le mot VRAI, une sorte de rectitude fantastique ? Ne se trouve-t-il pas dans le son bref qu’il exige, une vague de la chaste nudité, de la simplicité du vrai en toute chose ?" Cette interrogation de Lambert est digne de l’école nominaliste. En admettant, cependant, que l’écrivain ait pu approcher cette perfection et ramener le nom à la chose, c’est là un stade qu’il lui faut dépasser s’il veut poursuivre sa quête spirituelle tant il est vrai, comme disait Proust, que la littérature est au seuil de la vie spirituelle.

De même que Lambert transcende sa nature inférieure, son corps physique, pour donner toute priorité à sa nature spirituelle, le langage va se dépouiller de sa coque matérielle à mesure que se révèle son essence originelle.

"Après avoir passé des choses à leur expression pure, des mots à leur substance idéale, de cette substance à des principes, il aspirait pour vivre, à d’autres créations intellectuelles".

La force de la parole réside dans le mystère du silence. Lambert est cet élève que ses camarades nomment Pythagore en référence au fait que son silence ressemble à celui que respectaient pendant 5 ans les élèves de l’école de Crotone avant de pouvoir prendre la parole. C’est dans l’Amour mieux que dans la Sagesse, que Lambert parvient à dépasser la parole.

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carte de phrénologie du XIXème

Son amour avec Pauline le conduit à réduire l’expression verbale jusqu’à sa quintessence où elle cesse d’être nécessaire entre les deux amants. Le substantif est substance donc matière, le verbe est esprit. L’entrée dans le silence est un dépouillement de la phrase qui se réduit au verbe avant que celui-ci à son tour disparaisse.

"N’en est-il pas ainsi de chaque verbe ? Tous sont empreints d’un vivant pouvoir qu’ils tiennent de l’âme et qu’ils y restituent par les mystères d’une action et d’une réaction merveilleuse entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas d’un amant qu’il puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d’amour qu’il lui en communique ?"

Les deux amants vivent dans une parfaite communion de pensée. Louis rappelle dans une lettre cet incident à Pauline : un jour, elle lui dit : "Taisez-vous" alors qu’en fait, il ne lui parlait qu’intérieurement.

C’est l’expérience de l’amour indicible, de l’ineffable fusion des cœurs qui révèle à Lambert la limitation et l’impuissance des mots. "Encore, malgré la science et l’infini du langage, n’ai-je jamais rien trouvé dans ces expressions qui put te peindre la délicieuse étreinte par laquelle ma vie se fond dans la tienne quand je pense à toi. Par quel mot finir lorsque je cesse de t’écrire, sans pour cela te quitter ?"

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[1] Nous ne pouvons résister à la tentation de citer S. Mallarmé :

"Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change
Le poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voie étrange
 
Eux comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange".
(Le Tombeau d’Edgar Poe)

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